‹ Cours familier de Littérature - Volume 23Chapitre 41 sur 94 · VI

VI

Kobus, le lendemain, se lève la tête lourde; il appelle Katel et accuse la bière. Après avoir mangé la soupe aux oignons et une oreille de veau à la vinaigrette, il sort et va, sans y penser, à la porte de Phalsbourg qui mène à sa ferme de Meisenthâl, tenue par le père de la petite Sûzel. Il monte le col des genêts, et voit passer dans l'air bleu un couple de tourterelles que l'amour porte et qui se becquètent sur les rochers. Cette vue le réjouit.

Tout en descendant le sentier en zigzag, Fritz regardait la petite Sûzel faire la lessive à la fontaine, les pigeons tourbillonner par volées de dix à douze autour du pigeonnier, et le père Christel, sa grande _cougie_[28] au poing, ramenant les boeufs de l'abreuvoir. Cet ensemble champêtre le réjouissait, et il écoutait avec une véritable satisfaction la voix du chien Mopsel résonner avec les coups de battoir dans la vallée silencieuse, et les mugissements des boeufs se prolonger jusque dans la forêt de hêtres en face, où restaient encore quelques plaques de neige jaunâtre au pied des arbres.

[Note 28: Fouet.]

Mais ce qui lui faisait le plus de plaisir, c'était la petite Sûzel, courbée sur sa planchette, savonnant le linge, le battant et le tordant à tour de bras comme une bonne petite ménagère. Chaque fois qu'elle levait son battoir tout luisant d'eau de savon, le soleil, brillant dessus, envoyait un éclair jusqu'au haut de la côte.

Fritz, jetant par hasard un coup d'oeil dans le fond de la gorge où la Lauter serpente au milieu des prairies, vit, à la pointe d'un vieux chêne, un busard qui observait les pigeons tourbillonnant autour de la ferme. Il le mit en joue avec sa canne: aussitôt l'oiseau partit, jetant un miaulement sauvage dans la vallée, et tous les pigeons, à ce cri de guerre, se replièrent comme un éventail dans le colombier.

Alors Kobus, riant en lui-même, repartit en trottant dans le sentier, jusqu'à ce qu'une petite voix claire se mît à crier:

«M. Kobus!... voici M. Kobus!»

C'était Sûzel qui venait de l'apercevoir et qui s'élançait sous le hangar pour appeler son père.

Il atteignait à peine le chemin des voitures, au pied de la côte, que le vieux fermier anabaptiste, avec son large collier de barbe, son chapeau de crin, sa camisole de laine grise garnie d'agrafes de laiton, venait à sa rencontre, la figure épanouie, et s'écriait d'un ton joyeux:

«Soyez le bienvenu, monsieur Kobus! soyez le bienvenu. Vous nous faites un grand plaisir en ce jour; nous n'espérions pas vous voir sitôt. Que le ciel soit loué de vous avoir décidé pour aujourd'hui!

--Oui, Christel, c'est moi, dit Fritz en donnant une poignée de main au brave homme; l'idée de venir m'a pris tout à coup, et me voilà. Hé! hé! hé! je vois avec satisfaction que vous avez toujours bonne mine, père Christel.

--Oui, le ciel nous a conservé la santé, monsieur Kobus. C'est le plus grand bien que nous puissions souhaiter, qu'il en soit béni! Mais tenez, voici ma femme que la petite est allée prévenir.»

En effet, la bonne mère Orchel, grosse et grasse, avec sa coiffe de taffetas noir, son tablier blanc et ses gros bras ronds sortant des manches de chemise, accourait aussi, la petite Sûzel derrière elle.

«Ah! Seigneur Dieu! c'est vous, monsieur Kobus, disait la bonne femme toute riante, de si bonne heure. Ah! quelle bonne surprise vous nous faites.

--Oui, mère Orchel. Tout ce que je vois me réjouit: j'ai donné un coup d'oeil sur les vergers, tout pousse à souhait: et j'ai vu tout à l'heure le bétail qui rentrait de l'abreuvoir, il m'a paru en bon état.

--Oui, oui, tout est bien,» dit la grosse fermière.

On voyait qu'elle avait envie d'embrasser Kobus, et la petite Sûzel paraissait aussi bien heureuse.

Deux garçons de labour, en blouse, sortaient alors avec la charrue attelée. Ils levèrent leur bonnet en criant:

«Bonjour, monsieur Kobus!

--Bonjour Johann; bonjour Kasper,» dit-il tout joyeux.

Il s'était rapproché de la vieille ferme, dont la façade était couverte d'un lattis où grimpaient, jusque sous le toit, six ou sept gros ceps de vigne noueux; mais les bourgeons se montraient à peine.

À droite de la petite porte ronde se trouvait un banc de pierre. Plus loin, sous le toit du hangar, qui s'avançait en auvent jusqu'à douze pieds du sol, étaient entassés pêle-mêle les herses, les charrues, le hache-paille, les scies et les échelles. On y voyait aussi, contre la porte de la grange, une grande trouble à pêcher, et au-dessus, entre les poutres du hangar, pendaient des bottes de paille où des nichées de pierrots avaient élu domicile. Le chien Mopsel, un petit chien de berger à poils gris de fer, grosse moustache et queue traînante, venait se frotter à la jambe de Fritz, qui lui passait la main sur la tête.

C'est ainsi qu'au milieu des éclats de rire et des joyeux propos qu'inspirait à tous l'arrivée de ce bon Kobus, ils entrèrent ensemble dans l'allée, puis dans la chambre commune de la ferme, une grande salle blanchie à la chaux, haute de huit à neuf pieds, et le plafond rayé de poutres brunes. Trois fenêtres à vitres octogones s'ouvraient sur la vallée; une autre petite, derrière, prenait jour sur la côte. Le long des fenêtres s'étendait une longue table de hêtre, les jambes en X, avec un banc de chaque côté; derrière la porte, à gauche, se dressait le fourneau de fonte en pyramide, et sur la table se trouvaient cinq ou six petits gobelets et la cruche de grès à fleurs bleues; de vieilles images de saintes, enluminées de vermillon et encadrées de noir, complétaient l'ameublement de cette pièce.

«Monsieur, dit Christel, vous dînerez ici, n'est-ce pas?

--Cela va sans dire.

--Bon. Tu sais, Orchel, ce qu'aime M. Kobus?

--Oui, sois tranquille. Nous avons justement fait la pâte ce matin.

--Alors, asseyons-nous. Êtes-vous fatigué, monsieur Kobus? Voulez-vous changer de souliers? mettre mes sabots?

--Vous plaisantez, Christel. J'ai fait ces deux petites lieues sans m'en apercevoir.

--Allons, tant mieux. Mais tu ne dis rien à M. Kobus, Sûzel?

--Que veux-tu que je lui dise? Il voit bien que je suis là et que nous avons tous du plaisir à le recevoir chez nous.

--Elle a raison, père Christel. Nous avons assez causé hier nous deux. Elle m'a tout raconté ce qui se passe ici. Je suis content d'elle: c'est une bonne petite fille. Mais puisque nous y sommes et que la mère Orchel nous apprête des noudels, savez-vous ce que nous allons faire en attendant? Allons voir un peu les champs, le verger, le jardin. Il y a si longtemps que je n'étais sorti que cette petite course n'a fait que me dégourdir les jambes.

--Avec plaisir, monsieur Kobus. Sûzel, tu peux aider ta mère; nous reviendrons dans une heure.»

Alors Fritz et le père Christel ressortirent, et comme ils reprenaient le chemin de la cour, Kobus, en passant, vit le reflet de la flamme au fond la cuisine. La fermière pétrissait la pâte sur l'évier.

«Dans une heure, monsieur Kobus, lui cria-t-elle.

--Oui, mère Orchel, oui, dans une heure.»

Et ils sortirent.