V
Ici le poëme se sent des nouvelles orientales des _Mille et une Nuits_ et des talismans surnaturels qui jouent un si grand rôle dans le Tasse et dans l'Arioste. Écoutez:
«Derechef des récits se répandirent sur le Rhin. On disait que là-bas, bien loin, il y avait maintes vierges, et le courageux Gunther songeait à en conquérir une. Cela parut bon à ses guerriers et aux chefs.
«Au delà de la mer siégeait une reine. Nulle part on ne vit plus la pareille. Elle était démesurément belle et sa force était très-grande. Elle joutait de la lance contre les héros rapides qui venaient pour obtenir son amour.
«Elle lançait une pierre au loin et bondissait après à une grande distance. Celui qui désirait son amour, devait sans faillir vaincre à trois jeux cette femme de haute naissance; s'il perdait à un seul, sa tête était tranchée.
«La jeune fille l'avait fait très-souvent. Le chevalier l'apprit aux bords du Rhin; il le savait fort bien et pourtant son âme se tournait sans cesse vers cette belle femme. Bien des guerriers depuis en perdirent la vie.
«Un jour Gunther et ses hommes étaient assis, réfléchissant et cherchant de toute façon quelle femme leur seigneur pourrait prendre, qui lui convînt pour épouse et qui convînt au pays.
«Le chef du Rhin parla: «Je veux traverser la mer pour aller vers Brunhilt, n'importe ce qui peut m'en arriver. Pour son amour je veux exposer ma vie; je la veux perdre, si elle ne devient ma femme.
«--Je dois vous le déconseiller, dit Sîfrit; car cette reine a des coutumes si cruelles qu'il en coûte cher à celui qui veut conquérir son amour. Puissiez-vous renoncer à ce voyage!»
«Le roi Gunther parla: «Jamais ne naquit une femme si vaillante et si forte que, dans un combat, je ne puisse la dompter avec cette seule main.»
«--Ne parlez pas ainsi, dit Sîfrit, sa force vous est inconnue. Quand vous seriez quatre, vous ne pourriez vous préserver de sa terrible fureur. Abandonnez donc votre dessein. Je vous le conseille en bonne amitié; si vous voulez éviter la mort, que son amour ne vous possède et ne vous entraîne pas ainsi.
«--Qu'elle soit aussi forte qu'elle voudra, je n'abandonnerai pas ce voyage vers Brunhilt, n'importe ce qui peut m'arriver. Il faut tout tenter pour sa beauté démesurée. Si Dieu le veut, peut-être me suivra-t-elle aux bords du Rhin.
«--Voici mon conseil, dit Hagene: Priez Sîfrit qu'il supporte avec vous les dangers de l'expédition; tel est mon avis, car il sait ce qui en est de cette femme.»
«Gunther dit: «Veux-tu m'aider, noble Sîfrit, à conquérir cette vierge digne d'amour? Fais ce dont je te prie, et si cette belle femme devient la mienne, j'exposerai pour te complaire mon honneur et ma vie.»
«Sîfrit, fils de Sigemunt, répondit ainsi: «Je le ferai si tu me donnes ta soeur, la belle Kriemhilt, cette superbe fille de roi. Je ne veux point d'autre prix de mes efforts.
«--Sîfrit, en tes mains j'en fais le serment, dit Gunther, que la belle Brunhilt arrive en ce pays, et je te donne ma soeur pour femme et puisses-tu vivre heureux avec elle.»
«Ils jurèrent leurs serments, les très-fiers guerriers. Leurs travaux en devinrent plus grands, avant qu'ils ne parvinssent à amener la vierge aux bords du Rhin. Les braves coururent depuis de grands dangers.
«J'ai entendu parler de nains sauvages qui habitent les cavernes et qui portent pour leur défense une chose merveilleuse, la tarnkappe. Celui qui la porte sur lui, est parfaitement à l'abri des coups et des blessures. Nul ne voit la personne qui en est revêtue; elle peut entendre et voir, mais nul ne l'aperçoit. Sa force aussi devient beaucoup plus grande, ainsi que nous le disent les traditions.
«Sîfrit devait donc porter ce chaperon, qu'il avait conquis, non sans peine, le héros intrépide, d'un nain qui s'appelait Albrîch. Les guerriers hardis et puissants se ceignaient pour le voyage.
«Lorsque le fort Sîfrit portait la tarnkappe il était d'une vigueur terrible. Son corps seul possédait la force de douze hommes. Il conquit avec grande adresse la femme superbe.
Ce chapeau était ainsi fait que celui qui le revêtait devenait invisible. C'est par ce moyen que Sîfrit conquit la belle Brunhilt. Il lui en arriva mal.