IX
Tel est ce livre, tel est cet homme; livre qui contient des scènes ravissantes; homme qui les écrit comme la nature les compose. Ses principaux caractères sont la finesse, la vérité, l'étrangeté. Cela ne s'invente pas, cela se trouve.
M. de Tourgueneff est jeune encore. On ne peut savoir où il s'arrêtera. Mais quel que soit son âge et son avenir, la Russie n'avait avant lui rien qui lui ressemblât. C'est le Balzac des forêts et des déserts.
Ses notes sont simples et fortes comme le mugissement des taureaux dans les bois, comme le bruit des feuilles dans les tempêtes, comme l'écho des cascades dans le lointain. Il est mélancolique et sensible comme la voix de la jeune paysanne russe venant faire ses adieux au jeune et élégant séducteur qui part le lendemain après l'avoir trompée, avec son maître, pour ne la revoir jamais. À chaque instant on se sent une larme au bord de la paupière. Peu de livres m'ont autant ému et fait rêver que les siens. On n'y sent aucun art; l'art est dans son oeil qui lui fait tout discerner et dans son âme qui lui fait tout sentir. C'est le premier regard de la Russie sur elle-même avec le rouge de la pudeur et la naïveté du premier âge. Une confession innocente et générale qui dit: Me voilà! Jugez-moi!
Tourgueneff aurait pu prendre la poésie pour langue, lui, admirateur, selon moi, très-exagéré de Pouskine, cet imitateur pompeux de lord Byron. Il a bien fait de s'en abstenir, il y a plus de poésie vraie dans une de ses pages candides que dans les pages retentissantes des deux ou trois poëtes de Pétersbourg ou de Varsovie qui chantent dans les salons, ces derniers juges de la poésie sur une terre virginale.
À un tel peuple, il ne faut pas de longs ouvrages, il lui faut des scènes vives, courtes, simples et touchantes tout à la fois: les poëmes presque pastoraux de la vie russe. C'est par des hommes tels que Tourgueneff que ses compatriotes se formeront peu à peu aux longues et patientes oeuvres qui forment la littérature des grandes nations. Ce sont les livres du commencement, ce ne sont pas ceux de la maturité des peuples. Ce sont les _Mille et une nuits de Bagdad_, où leurs voisins, les Arabes et les Persans, ont versé le merveilleux de leur imagination dans des aventures qui font encore le charme enfantin du vieux monde; mais les récits de Tourgueneff n'ont pas d'autres fées et d'autres enchanteurs que la nature et la vérité. Enchanteurs qui attachent et ne trompent jamais! La vérité est plus durable que le prodige. Cette vérité fera la popularité sérieuse de Tourgueneff. Il est évidemment un de ces écrivains précurseurs des grandes oeuvres que la Russie est trop jeune encore pour aborder. Elle commence par les romans, elle finira par l'histoire; elle apprend à écrire avant de penser, et parmi les écrivains actuels de toutes les langues il y en a bien peu (s'il y en a) qui égalent Tourgueneff en naturel, en simplicité et en originalité. Notre défaut à nous c'est de ressembler à tout le monde, son mérite à lui c'est de ne ressembler à personne. Un peuple littéraire qui commence par le naturel et qui sait se rendre intéressant est bien sûr d'arriver au sublime; il ne lui faut que du temps.
LAMARTINE.
20 février 1864.
FIN DE L'ENTRETIEN CXXXII.
Paris.--Typ. Rouge frères, Dunon et Fresné, rue du Four Saint-Germain, 43.
CXXXIVe ENTRETIEN
RÉMINISCENCE LITTÉRAIRE
OEUVRES DE CLOTILDE DE SURVILLE