‹ Cours familier de Littérature - Volume 24Chapitre 5 sur 81 · XXIV

XXIV

Hagene, le brave ménestrel, Volkêr son ami passent la nuit aux portes extérieures de la salle à veiller pour les Burgondes.

Volkêr s'assit sur une pierre sous la porte du palais; jamais il n'exista un plus généreux joueur de viole; il tira des cordes de son instrument des sons si doux, que les fiers étrangers remercièrent Volkêr! Il endormit sur sa couche maint guerrier plein de soucis. Les guerriers de Kriemhilt viennent au milieu des ténèbres pour égorger les Burgondes assoupis. La voix de Volkêr les fait fuir: «Mais ma cuirasse se refroidit tellement, dit-il, que je pense que la nuit va finir.» Le matin, Hagene et Volkêr appelés à l'église par le bruit des cloches, vont se ranger avec leurs guerriers devant la porte de la cathédrale. Kriemhilt dévorant du regard Hagene, froisse en passant les guerriers de son pays. Un tournoi commence sous les yeux du roi et de Kriemhilt! Volkêr perce de sa lance par hasard le plus beau des guerriers de Kriemhilt; que de pleurs coulent des yeux des femmes! Kriemhilt s'adresse successivement à tous les chefs de son parti; ils refusent tous d'attaquer déloyalement Hagene et ses guerriers; un sentiment très-vif d'honneur les retient tous. Kriemhilt désespère de trouver un vengeur, cependant au prix d'une belle veuve qu'elle lui promet, elle décide Bloede à élever une rixe et à faire naître l'occasion d'un combat.

Quand le seigneur Bloede connut la récompense, cette dame lui plaisant à cause de sa beauté, il se prépara à obtenir la femme charmante en combattant. Mais le guerrier devait perdre la vie dans cette entreprise.

Il dit à la Reine: «Rentrez dans la salle; avant que personne ne puisse s'en douter, je provoquerai une lutte. Il faut que Hagene expie le mal qu'il vous a fait. Je vous livrerai lié l'homme-lige du roi Gunther.

«--Maintenant, vous tous qui êtes à moi, armez-vous, s'écria Bloede. Nous irons trouver nos ennemis dans leur logis. La femme d'Etzel l'exige de moi. C'est pourquoi, ô héros, nous devons tous exposer notre vie.»

La Reine quittant Bloede prêt à combattre, alla à table avec Etzel et avec ses hommes. Elle avait préparé une terrible trahison contre les étrangers.

Je veux vous dire comment elle se rendit au banquet. On voyait des rois puissants la précéder, portant la couronne, puis maints hauts princes et d'illustres guerriers rendre de grands honneurs à la Reine.

Le Roi fit donner des siéges dans la salle à tous ses hôtes, plaçant près de lui les meilleurs et les plus élevés en dignité. Il fit servir des mets différents aux chrétiens et aux païens, mais de tout avec profusion. Ainsi le voulait ce roi sage.

Le reste de leur suite mangea dans son logement. On avait mis près d'eux des serviteurs, qui devaient leur fournir des mets avec empressement. Bientôt cette hospitalité et cette joie furent remplacées par des gémissements.

Comme on ne pouvait autrement provoquer le combat, Kriemhilt--son ancienne douleur était toujours là au fond de son âme--fit porter à table le fils d'Etzel. Comment, pour se venger, une femme pourrait-elle agir plus cruellement?

Voici venir aussitôt quatre hommes-liges d'Etzel. Ils portèrent Ortlieb, le jeune prince, à la table du Roi, où Hagene était également assis. L'enfant devait mourir sous les coups de sa haine mortelle.

Quand le Roi vit son fils, il parla affectueusement aux parents de sa femme: «Voyez, mes amis, c'est mon fils unique, celui de votre soeur. Aussi tous vous serez bons pour lui.

«S'il se développe en raison de son origine, il deviendra un homme hardi, puissant et très-noble, fort et bien fait. Si je vis encore quelque temps, je lui donnerai douze royaumes, et alors la main du jeune Ortlieb pourra bien vous servir.

«C'est pourquoi, je vous en prie, mes chers amis, quand vous retournerez vers le Rhin, emmenez avec vous le fils de votre soeur et agissez avec affection envers cet enfant.

«Élevez-le dans des idées d'honneur, jusqu'à ce qu'il devienne homme. Et si quelqu'un en votre pays vous a offensés, il vous aidera à vous venger, quand ses forces seront venues.» Kriemhilt, la femme du roi Etzel, entendit ce discours.

«--Oui, ces guerriers pourront se confier en lui, dit Hagene, s'il atteint l'âge d'homme; mais ce jeune roi est prédestiné à périr vite. On me verra rarement aller à la cour d'Ortlieb.»

Le roi fixa les yeux sur Hagene; ce discours l'affligeait. Le noble prince ne répondit rien, mais ces paroles troublèrent son âme et assombrirent son humeur. Les intentions de Hagene ne s'accordaient pas avec ces divertissements.

Ce que Hagene avait dit de l'enfant affligea tous les chefs, ainsi que le Roi. Ils étaient mécontents de devoir le supporter. Ils ignoraient ce que devait faire bientôt ce guerrier.

Beaucoup de ceux qui l'entendirent étaient si irrités qu'ils auraient voulu l'attaquer à l'instant. Le Roi lui-même l'eût fait, si son honneur le lui eût permis. Il était poussé à bout. Mais bientôt Hagene fit plus encore: il tua l'enfant sous ses yeux.