V
Chardin, fils d'une famille protestante riche de Paris, et parent des plus opulents joailliers de la capitale, avait été envoyé très-jeune à Ispahan pour nouer de grandes relations de commerce avec l'Orient. Il vint pour la première fois en Perse par les Indes en 1665. Il passa agréablement son temps à la cour du roi Soleyman, fit de belles affaires pendant quelques mois de séjour à la cour du Louis XIV de la Perse, le grand roi Sha-Abbas; puis, encouragé par ces succès et provoqué par le roi de Perse, il revint à Paris chercher de nouveaux objets de commerce, et rentra en Perse; mais Sha-Abbas était mort.
Chardin avait passé cette fois par Constantinople et par la mer Noire; il débarqua ses marchandises et ses bijoux au pied du Caucase, et les achemina par la Géorgie, la Mongolie, et tous ces petits royaumes, moitié chrétiens, moitié barbares, qui bordent la Perse du côté du Pont-Euxin. Protégé par quelques missionnaires qui y vivaient, il échappa avec peine à la rapacité des brigands qui se disputaient ces provinces, arriva en Géorgie, royaume tantôt moscovite, tantôt persan, et s'arrêta à Tiflis, auprès du gouverneur envoyé là d'Ispahan pour régir ce pays tributaire de la Perse. C'est à Tiflis qu'il jeta un coup d'oeil sur l'ensemble du royaume qu'il venait de traverser avec tant de périls, et qu'il peignit les gouvernements anarchiques auxquels il échappait enfin. Cette peinture est aussi odieuse que véridique. En voici quelques traits. Ils font connaître cette civilisation soi-disant chrétienne, mais en réalité sans nom. Les femmes y jouent le principal rôle.