V
Il resta quelque temps le coryphée du parti légitimiste et ultra-religieux; puis, après la révolution de 1830, il alla à Rome avec M. de Montalembert et quelques autres jeunes gens de ce parti, offrir au souverain pontife on ne sait quelle alliance équivoque. Le pape déclina tout pacte avec ces hommes de talent, qui pouvaient compromettre l'Église dans des factions humaines. Ils reculèrent tous, avec M. de Montalembert, devant la résistance du sacré-collége. L'abbé de Lamennais espérait, dit-on, rapporter de Rome la dignité de cardinal; il n'en rapporta que le mécontentement du peu de considération qu'on lui avait montré. Aigri et humilié, il écrivit, à son retour à Paris, une brochure irritée et irritante contre le catholicisme. C'était le signal de sa rupture avec l'Église. Ses amis lui firent des représentations, s'affligèrent et le quittèrent, mais sans éclat et sans reproche; la prudence et la décence furent de leur côté, il faut en convenir. Quant à lui, une fois lancé, il ne s'arrêta plus. Pour moi, membre alors de la Chambre des députés, je ne lui témoignai ni affection, ni plaisir; ses tergiversations ne m'étonnaient plus. Je le voyais très-rarement.
Un jour, cependant, on me l'annonça de bonne heure, et, avant d'ouvrir la bouche pour m'entretenir du motif de sa visite extraordinaire, il me dit qu'il mourait de faim et qu'il me priait de lui faire servir un morceau de pain et un verre de vin pour reprendre des forces.
Quand nous fûmes assis; il tira de sa poche un petit rouleau de papier écrit en très-mince caractère et me dit: «J'ai confiance en vous, voici un ouvrage manuscrit de moi qui, dans l'état actuel des affaires, pourrait produire une émotion dangereuse dans le peuple, et renverser peut-être ce misérable gouvernement. Je vous prie de le lire et de me dire votre avis d'ici à trois jours; je pars le quatrième jour et je me conduirai d'après ce que vous m'aurez dit. Vous ne tenez pas plus que moi à l'ordre de choses sous lequel nous avons le bonheur de vivre; mais vous ne voudriez pas, je le sais, jeter le pays dans une révolution mal préparée et dangereuse, qui retomberait sur votre responsabilité. Ni moi non plus, ajouta-t-il. Ainsi lisez-moi. Si le livre vous semble dangereux, vous ne me dénoncerez pas. S'il vous semble utile, nous le corrigerons ensemble. Adieu donc; je vous reverrai le jour indiqué.»
Il dit, et me laissa le manuscrit du _Livre du peuple_.