IX
Mais alors je cherchai de l'oeil avec anxiété tous les hommes de popularité honnête et de confiance libérale, capables d'influencer le peuple par leurs exemples et par leurs écrits dans le sens de la modération et de l'ordre. L'abbé de Lamennais se présenta le premier. Il rédigeait alors, sous le nom du _Peuple constituant_, un journal auquel son nom et son talent devaient donner une influence décisive sur l'opinion républicaine. Les doctrines du socialisme y étaient combattues avec une ironie puissante. Je ne comprenais pas pourquoi. L'abbé de Lamennais me paraissait un homme versatile et ambitieux de bruit, tout prêt à profiter de la circonstance pour lancer le peuple dans le désordre à tout risque, pourvu qu'il eût son nom dans les bouches. Je fus prodigieusement étonné en lisant quelques-uns de ses numéros de le trouver au contraire aussi ferme que raisonnable dans ses principes, tout à fait dans mes idées, et persuadant de toute son éloquence au peuple agité que pousser la révolution à la guerre à l'extérieur et à la terreur au dedans, c'était la perdre par une réaction prompte et inévitable, et que les hommes d'ordre étaient les vrais révolutionnaires. Je rendis grâces à Dieu du secours inespéré qu'il m'envoyait dans le péril. Je désirai voir M. de Lamennais pour le féliciter et pour m'entendre avec lui. Je le vis, je fis quelques sacrifices d'argent pour soutenir son journal, et je lui donnai rendez-vous secret à dîner une fois par semaine chez une femme de beaucoup d'esprit et de beauté, déjà célèbre, madame d'***, avec laquelle j'avais été lié plusieurs années avant la révolution et qu'il voyait assidûment lui-même. J'allai de nouveau chez cette intermédiaire, si heureusement trouvée, pour lui faire part du désir que j'avais de dîner confidentiellement avec M. de Lamennais chez elle un soir de la semaine. Elle y consentit avec bonté, bien aise, sans doute, de fortifier, par cette rencontre, les chances de la république acceptable et sage qui était à elle-même sa pensée.