‹ Cours familier de Littérature - Volume 25Chapitre 100 sur 102 · XXX

XXX

Nous voici enfin arrivés à la haute comédie de Molière, le _Tartuffe_, c'est le chef-d'oeuvre de l'inventeur et de l'écrivain; vous allez en juger:

Orgon est un bon, honnête et naïf bourgeois, mari d'une femme encore agréable, père d'une fille belle et tendre, nommée Marianne qui aspire à se marier avec Valère dont elle est aimée. Elmire est le nom de la femme d'Orgon; madame Pernelle est sa mère; Cléante, homme froid et judicieux, est son beau-frère; Dorine est la suivante de Marianne, ancienne dans la maison à qui tout langage est permis.

Tout vit en paix, en joie, en amitié, en amour dans cette heureuse famille, lorsque Orgon, en allant à l'église, est séduit par les grimaces de Tartuffe, le héros de la pièce, qui simule la sainteté, et finit par s'introduire dans la famille et y prendre un empire absolu.

Les premières scènes se bornent à l'exposition. Orgon parle à Dorine:

ORGON.

Dorine?... Mon beau-frère, attendez, je vous prie, Vous voulez bien souffrir, pour m'ôter de souci, Que je m'informe un peu des nouvelles d'ici... Tout s'est-il ces deux jours passé de bonne sorte? Qu'est-ce qu'on fait céans? comme est-ce qu'on s'y porte?

DORINE.

Madame eut avant-hier la fièvre jusqu'au soir. Avec un mal de tête étrange à concevoir.

ORGON.

Et Tartuffe?[34]

[Note 34: À peine Orgon a-t-il parlé, qu'il se peint tout entier par un de ces traits qui ne sont qu'à Molière. On peut s'attendre à tout d'un homme qui, arrivant dans sa maison, répond à tout ce qu'on lui dit par cette seule question: _Et Tartuffe?_ et s'apitoie sur lui de plus en plus quand on lui dit que Tartuffe a fort bien mangé et fort bien dormi. Cela n'est point exagéré, c'est ainsi qu'est fait ce que les Anglais appellent _l'infatuation_, mot assez peu usité parmi nous, mais nécessaire pour exprimer un travers très-commun.--Le mot _engouement_ exprime aussi très-bien cette passion des esprits faibles; car, il faut le remarquer, _l'infatuation_ ou l'engouement est une maladie de l'esprit; le coeur n'y a aucune part: ainsi l'infatuation du comte de Galiano pour son singe, d'un roi pour son favori, et d'Orgon pour Tartuffe, sont des passions du même genre. Et, loin d'accuser Molière et Le Sage d'avoir rien exagéré, il faut les louer d'être restés dans de si justes bornes. J'ai vu une mère de famille, en rentrant dans sa maison après un assez long voyage, se dérober aux empressements de son mari et de trois filles charmantes, pour prodiguer ses caresses à un chien favori, vilain animal dont elle faisait ses délices. Une pareille scène est plus outrée cent fois que celle d'Orgon. L'art du poëte comique n'est pas de peindre les travers de la pauvre humanité dans leurs plus grands excès, mais de saisir ce point unique qui excite tout à la fois la réflexion et la gaieté du spectateur.]

DORINE.

Tartuffe? Il se porte à merveille, Gros et gras, le teint frais et la bouche vermeille!

ORGON.

Le pauvre homme[35]!

[Note 35: Un soir, pendant la campagne de 1662, comme Louis XIV allait se mettre à table, il lui arriva de dire à Péréfixe, évêque de Rodez, son ancien précepteur, qu'il lui conseillait d'en aller faire autant. «Je ne ferai qu'une légère collation, dit le prélat en se retirant; c'est aujourd'hui vigile et jeûne.» Cette réponse fit sourire un courtisan, qui, interrogé par Louis XIV, répondit que Sa Majesté pouvait se tranquilliser sur le compte de M. de Rodez: après quoi il fit un récit exact du dîner de S. Exc., dont le hasard l'avait rendu témoin. À chaque mets exquis que le conteur nommait, Louis XIV s'écriait: «_Le pauvre homme!_» prononçant ces mots d'un son de voix varié qui les rendait plus plaisants. Molière, témoin de cette scène, en fit usage dans le _Tartuffe_.]

DORINE.

Le soir, elle eut un grand dégoût, Et ne put, au souper, toucher à rien du tout. Tant sa douleur de tête était encor cruelle!

ORGON.

Et Tartuffe?

DORINE.

Il soupa, lui tout seul, devant elle; Et fort dévotement il mangea deux perdrix, Avec une moitié de gigot en hachis.

ORGON.

Le pauvre homme!

DORINE.

La nuit se passa tout entière Sans qu'elle pût fermer un moment la paupière; Des chaleurs l'empêchaient de pouvoir sommeiller, Et jusqu'au jour, près d'elle, il nous fallut veiller.

ORGON.

Et Tartuffe?

DORINE.

Pressé d'un sommeil agréable, Il passa dans sa chambre au sortir de la table; Et dans son lit bien chaud il se mit tout soudain, Où, sans trouble, il dormit jusques au lendemain.

ORGON.

Le pauvre homme!

DORINE.

À la fin, par nos raisons gagnée, Elle se résolut à souffrir la saignée; Et le soulagement suivit tout aussitôt.

ORGON.

Et Tartuffe?

DORINE.

Il reprit courage comme il faut; Et, contre tous les maux fortifiant son âme, Pour réparer le sang qu'avait perdu madame, But, à son déjeuner, quatre grands coups de vin.

ORGON.

Le pauvre homme!

DORINE.

Tous deux se portent bien enfin; Et je vais à madame annoncer, par avance, La part que vous prenez à sa convalescence.

SCÈNE VI

ORGON, CLÉANTE.

CLÉANTE.

À votre nez, mon frère, elle se rit de vous: Et, sans avoir dessein de vous mettre en courroux, Je vous dirai tout franc que c'est avec justice. A-t-on jamais parlé d'un semblable caprice? Et se peut-il qu'un homme ait un charme aujourd'hui À vous faire oublier toutes choses pour lui; Qu'après avoir chez vous réparé sa misère, Vous en veniez au point...?

ORGON.

Halte là, mon beau-frère! Vous ne connaissez pas celui dont vous parlez.

CLÉANTE.

Je ne le connais pas, puisque vous le voulez; Mais enfin, pour savoir quel homme ce peut être...

ORGON.

Mon frère, vous seriez charmé de le connaître; Et vos ravissements ne prendraient point de fin. C'est un homme... qui... ha! un homme... un homme enfin! Qui suit bien ses leçons goûte une paix profonde, Et comme du fumier regarde tout le monde. Oui, je deviens tout autre avec son entretien; Il m'enseigne à n'avoir affection pour rien; De toutes amitiés il détache mon âme; Et je verrais mourir frère, enfants, mère et femme, Que je m'en soucierais autant que de cela!

CLÉANTE.

Les sentimens humains, mon frère, que voilà!

ORGON.

Ah! si vous aviez vu comme j'en fis rencontre, Vous auriez pris pour lui l'amitié que je montre. Chaque jour à l'église il venait, d'un air doux, Tout vis-à-vis de moi se mettre à deux genoux. Il attirait les yeux de l'assemblée entière Par l'ardeur dont au ciel il poussait sa prière, Il faisait des soupirs, de grands élancements, Et baisait humblement la terre à tous moments; Et, lorsque je sortais, il me devançait vite Pour m'aller, à la porte, offrir de l'eau bénite. Instruit par son garçon, qui dans tout l'imitait, Et de son indigence et de ce qu'il était, Je lui faisais des dons: mais, avec modestie, Il me voulait toujours en rendre une partie. _C'est trop_, me disait-il, _c'est trop de la moitié_; _Je ne mérite pas de vous faire pitié._ Et quand je refusais de le vouloir reprendre, Aux pauvres, à mes yeux, il allait le répandre. Enfin le ciel chez moi me le fit retirer, Et depuis ce temps-là tout semble y prospérer. Je vois qu'il reprend tout, et qu'à ma femme même Il prend, pour mon honneur, un intérêt extrême; Il m'avertit des gens qui lui font les yeux doux, Et plus que moi six fois il s'en montre jaloux. Mais vous ne croiriez point jusqu'où monte son zèle: Il s'impute à péché la moindre bagatelle; Un rien presque suffit pour le scandaliser, Jusque-là qu'il se vint l'autre jour accuser D'avoir pris une puce en faisant sa prière, Et de l'avoir tuée avec trop de colère.

CLÉANTE.

Parbleu! vous êtes fou, mon frère, que je crois. Avec de tels discours, vous moquez-vous de moi?