‹ Cours familier de Littérature - Volume 25Chapitre 17 sur 102 · XIX

XIX

Et ce goût passionné pour les poésies d'Ossian ne fut pas seulement un goût littéraire, une fantaisie d'imagination propre à la jeunesse et passager comme elle. Les hommes les plus sérieux de l'époque et les caractères les plus sévères partagèrent cet enthousiasme universel et se signalèrent par leur admiration pour cette _nouveauté antique_ qui enflamma tout le monde comme un incendie général. Nous n'avons jamais considéré le premier des Bonaparte comme une autorité en matière de goût poétique, ni de haute raison philosophique et diplomatique, mais nous l'avons toujours reconnu le plus grand écrivain de son temps, et l'homme de la plus forte imagination, toutes les fois que ses passions ambitieuses ne l'emportaient pas à mille lieues, du triste et du vrai. Ses idées étaient des rêves, c'est pourquoi il les a portées jusqu'au surhumain. Il rêvait, en Égypte, quand il prétendait partir de Jaffa pour aller conquérir les Indes orientales avec une armée de Druses, peuplade qui n'aurait pas pu lui fournir deux ou trois mille soldats après une campagne; et la misérable forteresse de Saint-Jean-d'Acre, après sept ou huit assauts, avait fait échouer toute son entreprise en Orient. Il rêvait, quand il préparait à Boulogne son invasion en Angleterre sans songer au retour. Il rêvait, quand il emmenait sept ou huit cent mille hommes au fond de la Russie, pour combattre la disette et les frimas. Il rêvait, quand il refusait la paix à Dresde, et il venait expier son rêve à Leipsick. Il rêvait, partant avec huit cents hommes de l'île d'Elbe, pour combattre l'Europe entière au rendez-vous de Waterloo! Toute sa diplomatie ne fut qu'un rêve aussi inconsistant que son imagination. Le rêve, chez lui, anéantit sans cesse la réalité. Cet équilibre entre le possible et le chimérique lui manqua presque toujours, et il mourut grand pour ce qu'il avait conçu, petit pour ce qu'il avait accompli. C'est le propre des hommes à imagination disproportionnée.

Je ne récuse donc pas le génie d'imagination du premier Napoléon en matière de goût poétique. Je le reconnais, au contraire, pour le plus grand poëte armé de la France.