‹ Cours familier de Littérature - Volume 25Chapitre 37 sur 102 · IV

IV

Une armée papale assiégea Arezzo pendant deux ans, jointe à l'armée de Naples. Les Médicis rallièrent à leur cause Malateste, Constantin Sforza, le duc de Mantoue et enfin les Vénitiens. Des revers et des succès signalèrent cette guerre inique, mais les Florentins commençaient à murmurer, quand un acte héroïque de Laurent émut tous les coeurs et changea les esprits.

Il s'évade une nuit de son palais, prend la route de Naples, s'arrête à San-Miniato, ville de Toscane, et publie inopinément une lettre aux états florentins.

La voici:

«Si je ne vous ai pas confié la cause de mon départ avant de quitter la ville, ce n'est pas sans doute par oubli du respect qui vous est dû, mais parce que j'ai pensé que, dans les circonstances critiques où se trouve notre patrie, il était plus nécessaire d'agir que de délibérer. Il me semble que la paix est devenue d'une nécessité indispensable pour nous; et comme tous les autres moyens de l'obtenir ont été jusqu'ici sans succès, j'ai mieux aimé m'exposer moi-même à quelque danger, que de laisser la ville dans la détresse où elle se trouve: je prétends donc, si vous le permettez, me rendre directement à Naples; espérant que, puisque c'est contre moi personnellement que sont dirigés les coups de nos ennemis, je pourrai, en me livrant entre leurs mains, rendre la paix à mes concitoyens. Ou le roi de Naples n'a que des intentions favorables à la république, comme il l'a souvent assuré, et comme quelques-uns l'ont cru, et il aspire même par sa conduite hostile envers vous à vous rendre service, plutôt qu'à vous priver de votre liberté; ou, dans le fait, il veut la ruine de Florence. S'il est favorablement disposé à votre égard, il n'y a pas de meilleur moyen pour éprouver ses intentions que de me livrer moi-même entre ses mains; c'est, j'ose le dire, la seule manière de nous procurer une paix honorable. Si, au contraire, les projets du roi sont d'anéantir notre liberté, nous nous en apercevrons bientôt; et il vaut mieux acquérir cette lumière par la ruine d'un seul que par celle de tous... D'un autre côté, comme j'ai joui au milieu de vous de plus d'honneurs et de considération sans doute que je n'avais droit d'en attendre, et que peut-être on n'en a accordé à aucun simple citoyen, je me crois plus particulièrement obligé qu'aucun autre à servir les intérêts de mon pays, même aux dépens de ma propre vie. Je suis parti dans cette intention; et peut-être est-ce la volonté de Dieu, que, comme cette guerre a commencé par le sang de mon frère et par le mien, elle se termine aujourd'hui par mon intervention. Si le succès de cette démarche répond à mes voeux, je me réjouirai d'avoir rendu la paix à mon pays, et recouvré la sécurité pour moi-même. Si la fortune en décide autrement, du moins mon malheur sera adouci par l'idée qu'il était nécessaire au bien public: car si nos ennemis ne veulent que ma ruine, je serai entre leurs mains. Si leur ambition menaçait la liberté publique, je ne doute point que mes concitoyens ne s'unissent pour la défendre jusqu'à la dernière extrémité, et, je l'espère, avec autant de succès que nos ancêtres l'ont fait autrefois. Tels sont les sentiments avec lesquels je vais poursuivre l'exécution de mon dessein, suppliant le ciel de m'accorder dans cette occasion la grâce de faire tout ce que chaque citoyen doit être prêt à entreprendre dans tous les instants pour le bonheur de sa patrie.»

De San-Miniato, le 7 décembre 1479.