‹ Cours familier de Littérature - Volume 25Chapitre 39 sur 102 · VI

VI

Ainsi le génie de Laurent, secondé par la fortune, le rendait cher à son pays; une conjuration sanglante avait été le sacre de sa maison. Il faut une émotion au peuple pour que son coeur et son imagination s'attachent à un homme nouveau.

Du moment où leur sang eut coulé, les Médicis furent rois sans couronne. Julien, en succombant sous les coups des Pazzi, avait légué le sceptre à son frère.

L'absence d'ambitions froissées, dans Laurent, et ses goûts littéraires et philosophiques donnaient à la Toscane la sécurité qu'elle désirait. Il briguait le trône par son désintéressement même. La paix qu'il venait de rapporter à son pays lui laissait le loisir de se livrer aux arts et aux lettres.

Il écrivait à Marcile Ficino, son ami et son correspondant intime: «Quand mon âme est lasse du fracas des affaires publiques, et que mes oreilles sont assourdies par les cris tumultueux des citoyens, comment supporterais-je une pareille gêne si je ne trouvais un délassement dans l'étude!»

Pic de la Mirandole, le prodige lettré d'Italie, dans ses Mémoires, disait que le génie de Laurent était à la fois si énergique et si souple, qu'il paraissait avoir été formé pour triompher dans tous les genres. «Ce qui m'étonne surtout, ajoutait ce juge si compétent, c'est qu'au moment où il est le plus engagé dans les affaires de la république, il peut ramener l'entretien sur des sujets de littérature et de philosophie avec autant de liberté et de facilité que s'il était le maître de son temps comme de ses pensées.»

Il écrivait des sonnets, restés classiques, et s'excusait en ces termes de se livrer à la poésie, crime illustre dont on l'accusait:

«Il y a quelques personnes, dit-il, qui m'accuseront peut-être d'avoir perdu mon temps à écrire des vers et des commentaires sur des sujets amoureux, précisément lorsque j'étais plongé dans des occupations très-graves et très-multipliées. Je réponds à cela que sans doute je serais très-condamnable, si la nature avait accordé aux hommes la faculté de pouvoir s'occuper dans tous les instants des choses qui sont le plus véritablement dignes d'estime; mais comme cette faculté n'a été donnée qu'à un petit nombre d'individus, et que ceux-là mêmes ne trouvent pas souvent dans le cours de leur vie l'occasion d'en faire usage, il me semble, en considérant l'imperfection de notre nature, que l'on doit accorder le plus d'estime aux occupations dans lesquelles il y a le moins à reprendre.--Si les raisons que j'ai apportées déjà ne paraissaient pas suffire à ma justification, ajoute-t-il ensuite, je n'ai plus qu'à me recommander à l'indulgence de mes lecteurs. Persécuté comme je l'ai été dès ma jeunesse, peut-être me pardonnera-t-on d'avoir cherché quelque consolation dans ce genre de travail.»

Dans la suite de ses Commentaires, il a cru devoir donner quelques détails sur sa situation particulière.

«J'avais le projet, dit-il en faisant l'exposition de ce sonnet, de rapporter les persécutions que j'ai éprouvées; mais la crainte de paraître orgueilleux et plein d'ostentation me détermine à passer rapidement sur ces circonstances: véritablement, il est difficile d'éviter ces imputations lorsqu'on parle de soi. Le marin qui nous raconte les dangers qu'il a courus dans sa navigation a plutôt en vue de nous faire admirer ses talents et sa prudence, que les faveurs dont il est redevable à sa bonne fortune; et souvent, il lui arrive d'exagérer ses périls pour augmenter notre admiration: de même les médecins ne manquent guère à présenter la situation de leur malade comme beaucoup plus alarmante qu'elle ne l'est en effet, afin que, s'il vient à mourir, ce malheur soit plutôt attribué à la force de la maladie qu'à leur défaut d'habileté; et que s'il en réchappe, le mérite de la cure paraisse encore plus grand. Je me bornerai donc à dire que j'ai éprouvé des angoisses cruelles, car j'avais pour ennemis des hommes dont l'habileté égalait la puissance, et bien décidés à consommer ma ruine par tous les moyens dont ils pourraient disposer; tandis que, d'un autre côté, n'ayant à opposer à de si formidables ennemis que ma jeunesse et mon inexpérience (et, je dois le dire aussi, l'assistance que je tirais de la bonté divine), je me vis réduit à un tel degré d'infortune, que j'eus en même temps à supporter la terreur religieuse d'une excommunication et le pillage de mes propriétés, à résister aux efforts qu'on faisait pour me dépouiller de mon crédit dans l'État, mettre le désordre dans ma famille, et me priver de la vie par des attentats sans cesse renouvelés, en sorte que la mort même me paraissait le moindre des maux que j'avais à éviter. Dans une situation si déplorable, on ne s'étonnera pas, sans doute, que j'aie tâché de détourner ma pensée sur des objets plus agréables, et que j'aie cherché à me distraire un moment de tant d'inquiétudes, en célébrant les charmes de ma maîtresse.»

C'était le superflu de sa grande âme, le luxe de son génie.