XX
Laurent hérita de toutes ses qualités, et il avait de plus cette vertu grandiose des hommes d'État qu'on appelle la _magnificence_ et qui donne aux peuples le pressentiment de la souveraineté. On le sacra du nom populaire de _Laurent le Magnifique_, mais c'était lui-même qui s'était sacré de ce titre; il ne prit de l'autorité populaire que le soin de faire les honneurs de sa patrie; il en accomplit les devoirs avec héroïsme dans son voyage téméraire auprès du roi de Naples; il en rapporta la paix à Florence.
Le pape le haïssait et forma la conspiration mortelle des Pazzi ou des aristocrates contre lui. Il y perdit le plus séduisant des hommes, Julien, frappé à côté de lui sur les marches de l'autel. Ce danger et cette mort lui valurent l'enthousiasme du peuple; la nation vit qu'il fallait aimer celui que les grands et les étrangers voulaient perdre. On le délivra malgré lui de ses implacables ennemis; de ce jour il régna sans titres, mais avec quelle prudence et quelle modestie! On peut dire qu'il reçut l'investiture de ses vertus, et n'exerça d'autre dictature que celle de ses bienfaits; il n'employa sa puissance qu'à maintenir la paix partout en Italie. Il fut philosophe et poëte sur le trône. Quand il mourut, Florence était libre, la Toscane prospère, l'Italie pacifique, l'Europe édifiée de ses vertus; il fallait ou reconnaître son ascendant ou se déclarer le peuple le plus ingrat de la terre.
Son successeur, Pierre de Médicis, renouvela les troubles par son inhabile témérité. Il goûta de l'exil, et ses partisans émigrés ne rentrèrent que par la violence. Côme II fut forcé de régner, et régna avec un titre plus absolu, mais sur les principes de Laurent. La république fut anéantie, mais la Toscane appartint aux Médicis.
Le gouvernement doux et fraternel de cette maison déclina, comme toutes les choses humaines, et finit par devenir un fief impérial de la maison d'Autriche, une espèce de _noviciat_ du trône impérial, où les héritiers présomptifs de l'empire s'exerçaient à régner. Joseph II, Léopold, influencés par la douceur traditionnelle du gouvernement des Médicis, y régnèrent par des lois de Platon. Le dernier grand-duc, chassé par les Piémontais, était un souverain digne du nom des Médicis. On n'a pas pu trouver un prétexte pour détrôner sa modération et sa vertu; il aurait été le type d'un gouvernement fédéral en Italie. Il subit son exil jusqu'à ce que le roi de l'Italie, unitaire contre la nature et l'histoire, transporte son trône ambulant de capitale en capitale pour trouver une bonne place sur la terre des Romains; il y détrône un pontife désarmé, sans soldats et sans peuple, vainqueur par les armes françaises, d'une théocratie qui ne devait être remplacée que par la liberté de Dieu sur la terre.
LAMARTINE.