‹ Cours familier de Littérature - Volume 25Chapitre 78 sur 102 · VII

VII

Molière eut une destinée à peu près égale. Nous allons en puiser les principaux faits, étudiés avec soin dans les notes d'un homme studieux et excellent que nous avons perdu il y a peu d'années, M. Aimé Martin, notre ami le plus intime et le plus dévoué.

Qu'un ami véritable est une douce chose!

LA FONTAINE.

Le modèle accompli de l'amitié fut pour moi Aimé Martin. J'attendais avec impatience l'occasion de parler de lui; la voici, je la saisis; mais jamais mon coeur ne dira tout ce qu'il éprouve de reconnaissance et de tendresse quand j'entends prononcer son nom, ou quand je passe par hasard devant le seuil de sa studieuse maison, nº 15 de la rue des Petits-Augustins, où je le vis penser, sentir, écrire et mourir!--Repassons sa vie:

Il était né, quelques années avant moi, dans un petit hameau des bords du Rhône, à quelques pas de Lyon, d'une famille humble, mais aisée, dont il était l'unique enfant et le plus cher souci. On lui fit faire de bonnes études; ses facultés s'y agrandirent; il vint de bonne heure les compléter et les polir à Paris. Il y joignit ces talents corporels qui développent l'énergie de l'âme et du corps; il devint bientôt un habitué des salles d'armes, le lion de l'escrime et l'agneau des fils de l'homme. On allait le voir avec enthousiasme lutter avantageusement avec la première épée de Paris. Les maîtres d'armes le montraient à leurs élèves; c'était le temps où cette gymnastique était de mode en France, et où M. de Bondy y conquérait cette réputation chevaleresque que nous cherchions à rivaliser de loin. Aimé Martin l'égalait. Ce fut dans ces joutes que je fis connaissance avec lui. Sa taille souple, sa tournure martiale et sa physionomie intelligente et douce le faisaient remarquer autant que son talent; il avait l'aplomb du gladiateur antique, mais aucune forfanterie dans son attitude. On voyait que l'escrime était un art, mais non une menace, chez lui; quand il se _fendait_ en _tierce_ ou en _quarte_, et qu'après avoir d'un coup d'oeil infaillible ramassé le fleuret de son adversaire, écarté son épée et touché sa poitrine d'un coup qui faisait plier le fer dans sa main, il s'abaissait aux applaudissements des spectateurs et rougissait de son adresse au lieu de s'en glorifier. On jouissait de sa modestie autant que de son triomphe; ses admirateurs devenaient ses amis; son visage, penché en arrière, écartait d'une vive saccade les mèches de sa noire chevelure humides de sueur, mais sa bouche était toujours gracieuse, et, s'il n'eut pas eu le nez trop court et cassé par un coup de fer, il aurait ressemblé à un lutteur grec se reposant après le combat.