X
Le deuxième volume commence par un poëme en plusieurs chants, intitulé _Temora_. Ce poëme déroule toutes les notes lyriques ou pathétiques de ces épopées.
TEMORA
«Déjà les vagues azurées de la mer d'Ullin roulent à la clarté du jour. Les vertes collines sont revêtues de lumières, les arbres balancent leurs cimes touffues au souffle des zéphyrs, les torrents grisâtres versent leurs bruyantes ondes. Deux coteaux, chargés de chênes antiques, dominent une étroite vallée. Là coule un ruisseau tranquille. Sur ses bords était Caïrbar, souverain d'Atha, debout, appuyé sur sa lance, les yeux rouges, chargés de terreur et de tristesse. Du fond de son âme s'élève l'image de Cormac, couvert de ses horribles blessures; le pâle fantôme du jeune héros apparaît dans l'obscurité: le sang coule de ses flancs aériens. Trois fois Caïrbar jette sa lance sur la bruyère, trois fois il porte la main à sa barbe. Ses pas sont courts et pressés, souvent il s'arrête et agite ses bras nerveux. Telle une nue inconstante change de forme à chaque bouffée de vent, attriste les vallons et les menace tour à tour d'une inondation subite.
Enfin Caïrbar recueille son âme et saisit sa lance. Il tourne les yeux vers la plaine de Lena; il aperçoit les guerriers qu'il avait envoyés à la découverte sur les bords de l'Océan. La peur précipitait leurs pas; ils accouraient en regardant souvent derrière eux. Caïrbar comprit que l'ennemi s'avançait, et appela les chefs de son armée.
La terre retentit sous leurs pas; ils arrivent: tous à la fois tirent l'épée. Là paraissent Morlath, au visage sombre; Hidala, à la longue chevelure. Cormac s'appuie sur sa lance, roulant des yeux louches. Plus farouche est encore, sous deux épais sourcils, le regard de Malthos. Au milieu d'eux s'élève l'inébranlable Foldath. Sa lance est comme le sapin de Slimora qui lutte avec les vents: son bouclier porte la marque des combats, et son oeil méprise le danger. Ces héros et mille autres avec eux environnaient Caïrbar. Quand l'espion de l'Océan, Morannal, arriva de la plaine de Lena, ses yeux égarés semblaient sortir de sa tête, ses lèvres étaient pâles et tremblantes.
«Eh quoi! dit-il, l'armée d'Erin est tranquille et silencieuse comme une forêt au déclin du jour, et Fingal est sur la côte! Fingal, ce roi de Morven, si terrible dans les combats!»
«As-tu vu ce guerrier, dit Caïrbar en soupirant; ses héros sont-ils en grand nombre? Lève-t-il la lance des combats, ou apporte-t-il la paix?»--«Il n'apporte pas la paix, ô Caïrbar, j'ai vu sa lance levée. Le sang de mille guerriers en rougit l'acier. Il a sauté le premier sur le rivage. La vieillesse n'a point affaibli sa vigueur. Ses membres nerveux se meuvent avec souplesse. Elle est à son côté, cette épée dont le premier coup est toujours suivi de la mort. Son bouclier terrible est tel que la lune sanglante au milieu de l'effrayante tempête. Suivent Ossian, le roi des chants, et Gaul, le premier des mortels.
Connal s'élance sur leurs traces en s'appuyant sur sa lance. Dermid laisse flotter son épaisse et noire chevelure. Le jeune chasseur du Moruth, Fillan, bande son arc. Mais quel est ce héros qui les devance? C'est Oscar, le fils d'Ossian. Son visage brille au milieu des touffes épaisses de ses cheveux qui tombent en longues boucles sur ses épaules. Ses noirs sourcils sont à moitié cachés sous l'acier de son casque; son épée pend librement à son côté. À chaque pas qu'il fait, les éclairs jaillissent de sa lance. Ô Caïrbar, j'ai fui ses regards terribles.»
Oscar, petit-fils de Fingal, tomba en trahison sous les coups du traître Caïrbar qui l'avait invité à sa fête.
Ossian accourt...
Nous trouvâmes Oscar appuyé sur son bouclier. Nous vîmes son sang autour de lui: tous nos guerriers restent muets, accablés de douleur: tous détournent la vue et pleurent. Fingal s'efforce en vain de cacher ses larmes: il se penche sur mon fils, et prononce ces paroles, vingt fois interrompues par ses soupirs:
«Oscar, tu péris au milieu de ta course! Le coeur d'un vieillard palpite sur toi. Il voit les combats que l'avenir lui promet. Ces combats sont retranchés de ta gloire. Quand la joie habitera-t-elle dans Selma? Quand la douleur sortira-t-elle de Morven? Mes enfants périssent l'un après l'autre. Fingal restera le dernier de sa race; la gloire que j'ai acquise passera. Ma vieillesse sera sans amis; assis dans mon palais solitaire, je ne te verrai point revenir triomphant, je n'entendrai point le bruit de tes armes. Pleurez, héros de Morven, Oscar ne se relèvera plus.»
Ils le pleurèrent, ô Fingal! ce héros était cher à leur coeur. Il allait combattre: l'ennemi disparaissait. La paix et la joie revenaient avec lui. Le père ne pleura point la perte de son jeune fils; le frère ne donna point des larmes à la mort de son frère chéri... Le chef du peuple n'était plus. À ses pieds Luath et Branno poussaient de tristes hurlements. Souvent Oscar poursuivit avec eux le chevreuil du désert.
Quand Oscar vit autour de lui ses amis en pleurs, sa poitrine se gonfla de soupirs. «Les gémissements de ces vieillards, nous dit-il, les cris de ces animaux fidèles, l'éclat soudain de ces chants de douleur ont attendri mon âme, cette âme jusqu'alors insensible comme l'acier de mon épée. Ossian, porte-moi sur mes collines; élève le monument de ma gloire. Place le bois d'un cerf et mon épée dons mon étroite demeure: le torrent emportera peut-être la terre qui la couvrira, le chasseur trouvera ce fer et dira: _Ce fut là l'épée d'Oscar_.
C'en est donc fait, ô mon fils! ô ma gloire! Oscar, je ne te verrai plus. On racontera aux autres pères les exploits de leurs enfants, et moi, je n'entendrai plus parler de mon Oscar. La mousse couvre les quatre pierres grisâtres de ta tombe: le vent gémit alentour... Nous combattrons sans toi; tu ne poursuivras plus les timides chevreuils... Quand un guerrier reviendra des guerres étrangères et dira: _J'ai vu près d'un torrent la tombe d'un chef, il tomba sous les coups d'Oscar, le premier des héros!_ peut-être j'entendrai sa voix, peut-être alors un sentiment de joie renaîtra dans mon coeur.