XXII
Son ami de collége et de table, Chapelle, l'amusait par ses ivresses, mais ne le consolait pas. Aimé Martin raconte ses scandales et son égoïsme; Molière en avait pitié, mais continuait par habitude à l'aimer.
Le _Tartuffe_ parut alors; il fut fort goûté aux lectures. Le roi, qui ne se doutait pas de l'usage qu'on en ferait un jour, vit sans crainte cette satire contre la fausse dévotion, dont il redoutait les excès. Sa morale, fort relâchée avec les femmes, ne sentait pas les contre-coups qui frappaient sur lui-même. On lui fit des représentations: il défendit de jouer le _Tartuffe_. Il était alors à l'armée; Molière, qu'il aimait tendrement, alla se plaindre. Bah! dit le roi, les hypocrites permettent qu'on joue Dieu et le ciel, mais ne veulent pas qu'on les joue eux-mêmes. Jouez-les toujours; la fausse dévotion n'est qu'un mensonge; les vices sont à vous.»
Louis XIV, charmé du bon sens de Molière, se plaisait à l'entretenir quatre ou cinq heures tête à tête. La protection du prince sauva plusieurs fois la bonne comédie: _Tartuffe_, les _Précieuses_, le _Bourgeois gentilhomme_, les vices du coeur, de l'esprit, des salons, de la langue même, pâlirent devant le roi du bon sens. Il fut complice de tout ce que Molière imagina pour amuser et corriger son règne. M. Michelet a merveilleusement analysé tout cela, en l'exagérant un peu, comme les critiques philosophes, mais le fond est vrai et les couleurs authentiques.