‹ Cours familier de Littérature - Volume 26Chapitre 118 sur 120 · XXI

XXI

Il n'était plus dans la fleur de la jeunesse; mais, quoique borgne d'une blessure reçue à l'oeil dans un de ses combats de mer, il était encore beau, non de cette beauté efféminée de Darnley, ni de cette beauté mélancolique et pensive de l'Italien Rizzio, mais de cette beauté sauvage et mâle, qui donne à la passion l'énergie de l'héroïsme. La licence de ses moeurs et les victoires de son libertinage l'avaient rendu célèbre à la cour d'Holyrood; il s'était attaché à plusieurs des femmes de cette cour, moins pour les posséder que pour les déshonorer. Une de ses maîtresses, lady Reves, femme débauchée, célébrée par Brantôme pour l'éclat de ses aventures, était la confidente de la reine; elle avait conservé pour Bothwell une admiration qui survivait à leur liaison; la reine, qui se complaisait à interroger sa confidente sur les exploits et les amours de son ancien favori, se laissa insensiblement entraîner par une fascination qui prenait l'apparence d'une curiosité bienveillante. La confidente, prévenant ou croyant prévenir les désirs non exprimés de la reine, introduisit un soir Bothwell dans les jardins et jusque dans l'appartement de sa maîtresse. Cette rencontre mystérieuse scella pour jamais l'ascendant de Bothwell sur la reine. La passion cachée n'en fut que plus dominante. Elle éclata au dehors, pour la première fois, quelques semaines après cette entrevue, à l'occasion d'une blessure reçue par Bothwell en combattant pour la police des frontières, dont il était chargé. En apprenant sa blessure, Marie monta à cheval, courut d'une seule course jusqu'à l'ermitage où l'on avait transporté Bothwell, s'assura par ses yeux de son état, et revint le même jour à Holyrood. «M. le comte de Bothwell est hors de danger, écrit, à cette date, l'ambassadeur de France à Catherine de Médicis; de quoi la reine est fort aise; ce ne lui eût pas été de peu de perte que de le perdre!...»

Elle avoue elle-même son anxiété dans des vers qu'elle composa à cette occasion:

Pour lui aussi j'ai pleuré mainte larme Quand il se fit de ce corps possesseur Duquel alors il n'avoit pas le coeur! Puis me donna une autre dure allarme Et me pensa ôter vie et frayeur!

Après sa guérison, Bothwell devint le maître du royaume. Tout lui fut prodigué comme à Rizzio; il reçut tout, non en sujet, mais en maître. Le roi, écarté du conseil et de la société même de sa femme, «se promenait toujours seul de côté et d'autre, dit Melvil, tout le monde voyant bien que la reine regarderait comme un crime de lui faire compagnie.»

La reine d'Écosse et son mari, écrit de son côté le comte de Bedford, envoyé d'Elisabeth à la cour d'Écosse, «sont ensemble comme ci-devant, et même encore pis; elle mange rarement avec lui; elle n'y couche jamais: elle ne se tient point en sa compagnie, et elle n'aime point ceux qui ont de l'amitié pour lui. Elle l'a tellement rayé de ses papiers, que lorsqu'elle est sortie du château d'Édimbourg pour aller au dehors, il n'en savait rien. La modestie ne permet pas de répéter ce qu'elle a dit de lui, et cela ne serait pas à l'honneur de la reine.» L'insolence du nouveau favori avait la férocité de son origine. Il leva le poignard en plein conseil devant la reine, pour frapper le conseiller qui faisait une objection à son avis.

Le roi, outragé tous les jours par son mépris et quelquefois par ses insolences, se retira à Glascow, dans la maison du comte de Lenox, son père. La reine et Bothwell craignirent qu'il n'y portât ses plaintes contre l'humiliation et l'impuissance auxquelles il était condamné, qu'il n'y fît appel aux mécontents de la noblesse et qu'il ne marchât à son tour contre Édimbourg. C'est à cette angoisse et à cette terreur, plus encore sans doute qu'à la passion d'épouser Bothwell, qu'il faut attribuer le crime odieux qui consterna le monde et dont Marie Stuart fut au moins la complice active et perfide, si elle n'en fut pas l'exécuteur. Il y eut, en effet, dans tous les actes de la reine qui précédèrent cette tragédie, non-seulement les indices d'une complicité atroce dans le plan d'assassiner son mari, mais quelque chose de plus atroce que l'atrocité même, c'est-à-dire l'artifice hypocrite d'une femme qui cache le meurtre sous l'apparence de l'amour et qui se prête au vil rôle d'embaucher la victime pour l'attirer sous le fer de son assassin.

Sans prêter aux termes de la correspondance, vraie ou apocryphe, de Marie Stuart avec Bothwell plus d'autorité historique que cette correspondance contestée n'en mérite, il est évident qu'une correspondance à peu près de cette nature a existé entre la reine et son séducteur, et que si elle n'a pas écrit ce que contiennent ces lettres non autographes, par conséquent suspectes, elle a agi dans tous les préliminaires de cette tragédie de manière à ne laisser aucun doute sur sa participation au piége où elle s'était chargée de ramener l'infortuné et amoureux Darnley.

Ces lettres, écrites de Glascow, par la reine à Bothwell, respirent la frénésie de l'amour pour son favori, et de l'aversion implacable contre son mari. Elles informent Bothwell, jour par jour, de l'état de la santé de Darnley et ses supplications pour que la reine lui rende ses priviléges de roi et d'époux, des progrès que les blandices de Marie Stuart font dans la confiance du jeune roi bercé d'espérances, de sa résolution de revenir avec elle partout où elle voudra le conduire, même à la mort, pourvu qu'elle lui rende son coeur et ses droits d'époux. Bien que ces lettres textuelles, nous le répétons ici, n'aient aucune authenticité matérielle à nos yeux, bien qu'elles portent même des traces de mensonge et d'impossibilité dans l'excès même des scélératesses et des cynismes qu'elles expriment, il est certain qu'elles se rapprochent beaucoup de la vérité, car un témoin grave et confidentiel des entretiens de Darnley et de la reine, à Glascow, donne de ces entretiens une relation parfaitement conforme au sens de cette correspondance; il relate même des expressions identiques à celles de ces lettres et qui attestent que, si les paroles ne furent pas écrites, elles furent pensées et prononcées entre la reine et son mari.

Nous écartons donc le texte invraisemblable de ces lettres, adoptées comme authentiques par M. Dargaud et par la plupart des historiens les plus accrédités de l'Angleterre, mais il nous est impossible de ne pas reconnaître que l'intervention de Marie Stuart dans ce piége de mort tendu à Darnley ne fut que le commentaire en action des perfidies que la correspondance lui prête.

En effet, la reine, à la nouvelle de la fuite de Darnley chez le comte de Lenox, son père, quitte soudainement son favori Bothwell; elle se rend dans un de ses châteaux de plaisance, nommé _Craig Millur_; elle y convoque secrètement les lords confédérés de son parti et du parti de Bothwell. L'ambassadeur de France y remarque sa tristesse et son anxiété; son angoisse entre la terreur de son mari et les exigences de son favori est telle, qu'elle s'écrie devant cet ambassadeur: «_Je voudrais être morte!_» Elle propose astucieusement aux lords rassemblés, amis de Bothwell, de céder à Darnley le gouvernement de l'Écosse. Ils se récrient, comme elle devait s'y attendre, et font entendre contre Darnley des menaces significatives de mort: «Nous vous délivrerons de ce compétiteur, lui disent-ils; Murray ici présent, mais protestant comme nous, ne participera pas à nos mesures; mais il nous laissera faire et _regardera entre ses doigts_! Laissez-nous agir nous-mêmes et, une fois les choses accomplies, le parlement approuvera tout!» Le silence de la reine autorise assez ces résolutions sinistres; son départ pour Glascow le lendemain les sert encore plus directement. Elle laisse les conjurés à _Craig Millur_; elle se rend, contre toute convenance et contre toute vraisemblance, à Glascow, elle y trouve Darnley convalescent de la petite vérole; elle le comble de tendresse; elle passe les jours et les nuits au chevet de son lit; elle renouvelle les scènes d'Holyrood après le meurtre de Rizzio; elle consent aux conditions conjugales que Darnley implore. On avertit en vain Darnley du danger qu'il court en suivant la reine à _Craig Millur_, au milieu d'un congrès de ses ennemis; il répond que le séjour lui paraît en effet étrange, mais qu'il suivra la reine qu'il adore jusqu'au trépas; la reine le devance en attendant qu'il soit rétabli, prolonge avec lui les plus tendres adieux et lui passe au doigt un anneau précieux, gage de réconciliation et d'amour.

Qu'y a-t-il dans ces lettres supposées de plus perfide que ces perfidies? Celles-là cependant sont authentiques; elles sont le récit, heure par heure, du séjour de Marie Stuart à Glascow, auprès de son mari.