XI
Ces soeurs du Destin causent entre elles en faisant leurs enchantements. Ceci est évidemment pour la populace et n'ajoute rien à l'horreur de la tragédie. Macbeth les interroge:
Je vous conjure par l'art que vous professez, répondez-moi, dussent les vents par vous déchaînés livrer l'assaut aux églises! dussent les vagues échevelées bouleverser et engloutir les navires! dût le blé chargé d'épis coucher abattu sur la terre! les arbres être renversés! dussent les châteaux s'écrouler sur la tête de leurs gardiens! dût le faîte des palais et des pyramides s'incliner vers leurs fondements! dût le trésor des germes de la nature rouler confondu jusqu'à rendre la destruction lasse d'elle-même! répondez à mes questions.
PREMIÈRE SORCIÈRE.
Parle.
DEUXIÈME SORCIÈRE.
Demande.
TROISIÈME SORCIÈRE.
Nous répondrons.
PREMIÈRE SORCIÈRE.
Dis, aimes-tu mieux recevoir la réponse de notre bouche ou de celle de nos maîtres?
MACBETH.
Appelez-les, que je les voie.
PREMIÈRE SORCIÈRE.
Versons du sang d'une truie qui ait dévoré ses neuf marcassins, et de la graisse exprimée du gibet d'un meurtrier; et jetons-les dans la flamme.
LES TROIS SORCIÈRES ENSEMBLE.
Viens, haut ou bas; montre-toi, et fais ton devoir comme il convient.
(Tonnerre.--On voit s'élever le fantôme d'une tête armée d'un casque.)
MACBETH.
Dis-moi, puissance inconnue...
PREMIÈRE SORCIÈRE.
Il connaît ta pensée; écoute ses paroles, mais ne dis rien.
LE FANTÔME.
Macbeth! Macbeth! Macbeth! garde-toi de Macduff; garde-toi du thane de Fife.--Laissez-moi partir.--C'est assez.
(Le fantôme s'enfonce sous la terre.)
MACBETH.
Qui que tu sois, je te rends grâce de ton bon avis. Tu as touché la corde de ma crainte. Mais un mot encore.
PREMIÈRE SORCIÈRE.
Il ne souffre pas qu'on lui commande. En voici un autre plus puissant que le premier.
(Tonnerre.--On voit s'élever le fantôme d'un enfant ensanglanté.)
LE FANTÔME.
Macbeth! Macbeth! Macbeth!
MACBETH.
Je t'écouterais de trois oreilles si je les avais.
LE FANTÔME.
Sois sanguinaire, intrépide et décidé. Ris-toi jusqu'à l'insulte du pouvoir de l'homme. Nul homme né d'une femme ne peut nuire à Macbeth.
(Le fantôme s'enfonce sous la terre.)
MACBETH.
Vis donc, Macduff; qu'ai-je besoin de te redouter? Cependant je veux rendre ma tranquillité doublement tranquille, et prendre mes sûretés avec le destin. Il faut que tu meures, afin que je puisse dire à la peur au pâle courage qu'elle en a menti, et dormir en paix en dépit du tonnerre. (_Tonnerre.--On voit s'élever le fantôme d'un enfant couronné, ayant un arbre dans sa main._) Quel est celui qui s'élève semblable au fils d'un roi, et qui porte sur le front d'un petit enfant la couronne fermée d'un prince souverain?
LES TROIS SORCIÈRES ENSEMBLE.
Écoute, mais ne parle pas.
LE FANTÔME.
Sois de la nature du lion, orgueilleux comme lui: ne t'embarrasse pas de ceux qui s'irritent, s'emportent et conspirent contre toi. Jamais Macbeth ne sera vaincu, jusqu'à ce que la grande forêt de Birnam marche contre lui vers la haute colline de Dunsinane.
(Le fantôme rentre dans la terre.)
MACBETH.
Cela n'arrivera jamais. Qui peut faire mouvoir la forêt, commander à l'arbre de mettre en mouvement sa racine attachée à la terre? Ô douces prédictions! ô bonheur! Rébellion, ne lève point la tête jusqu'à ce que je voie se lever la forêt de Birnam; et Macbeth, au faîte de la grandeur vivra tout le bail de la nature, et son dernier soupir sera le tribut payé à la vieillesse et à la loi de mort.--Cependant mon coeur palpite encore du désir de savoir une chose: dites-moi (si votre art va jusqu'à me l'apprendre), la race de Banquo régnera-t-elle un jour dans ce royaume?
TOUTES LES SORCIÈRES ENSEMBLE.
Ne cherche point à en savoir davantage.
MACBETH.
Je veux être satisfait. Si vous me le refusez, qu'une malédiction éternelle tombe sur vous!--Faites-moi connaître ce qui en est.--Pourquoi cette chaudière qui se renverse? Quel est ce bruit?
(Hautbois.)
PREMIÈRE SORCIÈRE.
Paraissez.
DEUXIÈME SORCIÈRE.
Paraissez.
TROISIÈME SORCIÈRE.
Paraissez.
LES TROIS SORCIÈRES ENSEMBLE.
Paraissez à ses yeux et affligez son coeur.--Venez comme des ombres, et éloignez-vous de même.
(Huit rois paraissent marchant à la file l'un de l'autre, le dernier tenant un miroir dans sa main. Banquo les suit.)
MACBETH.
Tu ressembles trop à l'ombre de Banquo; à bas! ta couronne brûle mes yeux dans leur orbite.--Et toi, dont le front est également ceint d'un cercle d'or, tes cheveux sont pareils à ceux du premier.--Un troisième ressemble à celui qui le précède. Sorcières impures, pourquoi me montrez-vous ces objets?--Un quatrième! Fuyez, mes yeux.--Quoi! cette ligne se prolongera-t-elle jusqu'à ce que le monde se brise au dernier jour?--Encore un autre!--Un septième! Je n'en veux pas voir davantage.--Et cependant en voilà un huitième qui paraît, portant un miroir où j'en découvre une foule d'autres: j'en vois quelques-uns qui portent deux globes et un triple sceptre. Effroyable vue! Oui, je le reconnais à présent; rien n'est plus certain, car voilà Banquo, tout souillé du sang de ses plaies, qui me sourit et me les montre comme siens.--Quoi! serait-il donc vrai?
PREMIÈRE SORCIÈRE.
Oui, seigneur, de toute vérité.--Mais pourquoi Macbeth reste-t-il ainsi saisi de stupeur? Venez, mes soeurs, égayons ses esprits, et faisons-lui connaître nos plus doux plaisirs. Je vais charmer l'air pour en faire sortir des sons, tandis que vous exécuterez votre antique ronde; il faut que ce grand roi puisse, dans sa bonté, reconnaître que nous l'avons reçu avec les hommages qui lui sont dus.
(Musique.--Les sorcières dansent et disparaissent.)
MACBETH.
Où sont-elles? parties!--Que cette heure funeste soit maudite dans le calendrier!--Venez, vous qui êtes là dehors.
(Entre Lenox.)
LENOX.
Que désire votre grâce?
MACBETH.
Avez-vous vu les soeurs du Destin?
LENOX.
Non, mon seigneur.
MACBETH.
N'ont-elles pas passé près de vous?
LENOX.
Non, en vérité, mon seigneur.
MACBETH.
Infecté soit l'air qu'elles traverseront, et damnation sur tous ceux qui croiront en elles!--J'ai entendu galoper des chevaux: qui donc est arrivé?
LENOX.
Deux ou trois personnes, seigneur, apportent la nouvelle que Macduff s'est sauvé en Angleterre.
MACBETH.
Il s'est sauvé en Angleterre?
LENOX.
Oui, mon bon seigneur.
MACBETH.
Ô temps! tu devances mes oeuvres redoutées. Le projet trop lent laisse tout échapper si l'action ne marche pas avec lui. Désormais, les premiers mouvements de mon coeur seront aussi les premiers mouvements de ma main; dès à présent, pour couronner mes pensées par les actes, il faut, par une exécution aussi prompte que ma volonté, surprendre le château de Macduff, m'emparer de Fife, passer au fil de l'épée sa femme, ses petits enfants, et tout ce qui a le malheur d'être de sa race. Il n'est pas question de se vanter comme un insensé; je vais accomplir cette entreprise avant que le projet se refroidisse. Mais, plus de visions!.... (_À Lenox._) Où sont ces gentilshommes? Viens, conduis-moi vers eux.
(Ils sortent.)