‹ Cours familier de Littérature - Volume 26Chapitre 52 sur 120 · XXXIII

XXXIII

Elle parut se résigner néanmoins à la seule célébrité littéraire par la publication du roman de _Delphine_, celle de ses oeuvres qui respire le plus de passion. L'impression de la jeunesse de la femme s'y fait sentir plus que dans les autres livres, c'est une réminiscence toute chaude encore de sentiments mal éteints. L'intérêt, quoique allongé par des dissertations étrangères au sujet, mais analogues au temps comme dans _la Nouvelle Héloïse_ de J. J. Rousseau, y est entraînant. Le style égale souvent celui du Génevois, son modèle et son maître.

Le succès du livre fut immense, le bruit s'accrut de toutes les critiques acharnées dont les hommes de lettres complaisants du gouvernement nouveau s'efforcèrent de dénigrer le livre et l'auteur: on l'accusa de corrompre les moeurs que le consulat voulait épurer par sa police plus que par ses exemples. L'accusation n'avait ni fondement, ni prétexte: le livre triompha de l'opposition, et madame de Staël, qui n'avait signalé jusque-là que son génie de controverse et d'éloquence, signala sa puissance dans l'expression de la passion. Nulle part elle ne fut plus femme que dans _Delphine_; elle ne perdit pas un enthousiasme, elle conquit des émotions. Elle méditait dès ce moment _Corinne_, son oeuvre la plus lyrique, où elle voulait fondre ensemble l'émotion et l'enthousiasme pour éblouir à la fois l'imagination par le génie et pénétrer le coeur par l'amour.