XVIII
Et ailleurs, vraisemblablement pour Louise de Médicis, quand il ébauchait son buste perdu:
«Comment se fait-il, ô femme! qu'une image vivante, sculptée par le ciseau dans une pierre fruste et alpestre des montagnes, survive à celui dont elle fut l'ouvrage et qui dure lui-même si peu de jours?
«L'effet donc l'emporte ici-bas sur la cause et la nature est vaincue par l'art! Je le sais, moi l'ami et le confident de la sublime sculpture; moi qui vois chaque jour le temps m'échapper et tromper ma confiance en lui!
«Peut-être au moins puis-je, ô mon amour! nous donner à tous deux une longue vie, soit sur la toile, soit dans ce bloc, en y gravant notre âme et nos traits?
«En sorte que mille ans après notre départ d'ici-bas, on comprenne combien tu fus belle et combien je t'aimai, et combien la nature rendait impossible de ne pas t'aimer!»
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La mort de Vittoria Colonna devint le texte habituel de ses derniers chants:
«Quand celle vers qui volaient tous et tant de mes soupirs fut, par la volonté divine, enlevée de la terre au firmament, la nature, qui ne s'admira jamais dans un si beau visage, parut attristée, et tous ceux qui l'avaient vue restèrent dans les larmes!
«Ô destinée cruelle de toutes mes aspirations trompées! ô espérances déçues! ô âme délivrée de ton enveloppe, où es-tu maintenant? La terre a recueilli ton beau corps et le ciel tes saintes pensées!...
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Son vingt-deuxième sonnet sur le _Dante_ prouve que son culte pour le génie égalait son culte pour la beauté, ou plutôt, comme on le voit dans son adoration pour Vittoria Colonna, que le génie et la beauté n'étaient pour lui qu'un seul culte.
_Sonnet XXII, sur Dante._
«Ce qu'il y aurait à dire de _lui_ ne pourra jamais être dit, car son génie s'alluma à des sphères trop hautes pour les mortels; il est plus aisé de flétrir ce vil peuple qui l'outragea que de s'élever jusqu'à l'éloge d'un tel poëte!
«Il descendit dans les royaumes du péché pour nous faire la leçon de nos fautes; puis il nous releva jusqu'à Dieu lui-même; le ciel ne refusa pas d'ouvrir ses portes à celui à qui sa patrie refusa d'ouvrir les siennes!
«Ingrate patrie, qui, en faisant son malheur, fais ta propre honte et qui montres ainsi une fois de plus que c'est aux plus parfaits et aux plus forts que sont réservées les plus glorieuses misères!
«Que son exemple serve pour mille, puisqu'il n'y eut jamais d'exil aussi indigne que son exil, comme il n'y eut jamais sur la terre un plus grand proscrit que lui!»
On voit que Michel-Ange sculptait de la plume comme du ciseau, et que son âme se construisait à elle-même des statues aussi mâles que son buste de _Brutus_.
Dans le sonnet suivant, il revient à son amour et à son deuil, et il défie le sort de ruiner davantage ses espérances, dans une image digne des prophètes:
«Que peut la scie ou le ver contre le chêne réduit déjà en cendres? s'écrie-t-il. Et n'est-ce pas une trop grande infamie à toi, ô destinée, de t'acharner sur celui qui a déjà perdu le souffle et la vie!»
Une dernière invocation à l'Amour par le souvenir, dans le vingt-quatrième sonnet, se tourne en piété, cet amour impérissable que la mort rapproche de sa possession éternelle:
«Ramène-moi au temps heureux, Amour! rends-moi le visage angélique dont la disparition a enlevé ta grâce et sa puissance à toute la nature.
«Et rends-moi cette ardeur à voler sur ses traces, à mes pas maintenant si seuls et si appesantis par le poids des années. Rends-moi ces torrents de larmes et ces foyers de flamme dans mon sein, si tu veux que je puisse pleurer et briller encore.
«Et s'il est vrai que tu ne vives que des sanglots à la fois doux et amers des mortels, que peux-tu attendre désormais d'un coeur stérilisé par la vieillesse? Il est temps que mon âme, arrivée au bord de l'autre rivage, saigne des blessures d'un autre amour et se consume d'un feu plus éternel.»
Le vieillard, toujours entier de génie à quatre-vingt-dix ans, restait comme un débris vénéré des règnes des quatre _Médicis_ à Florence et de sept règnes de pontifes à Rome, comme pour surveiller la construction de l'édifice de Saint-Pierre, qu'il était seul capable parmi les hommes d'avoir conçu et de voir finir. Ses lettres à son ami Giorgio Vasari, à ce déclin de ses années, prouvent qu'il vivait seul à Rome dans la seule famille de ses disciples et de ses ouvriers. Par les conseils de Vasari, Cosme de Médicis écrivit au pape de veiller à ce que les dessins, les modèles, les ébauches, les reliques sans prix de la main de ce grand artiste fussent conservés à sa famille et au monde, dans le cas où des étrangers, à cause de son grand âge, tenteraient de dilapider ces trésors dans ses derniers jours ou après sa mort. Mais Michel-Ange lui-même, sentant venir son heure, écrivit à son neveu de prédilection, Lionardo Buonarroti, fils d'un de ses frères, de venir à Rome au commencement du carême, parce qu'il était temps de se dire adieu. À peine cette lettre était-elle écrite, qu'il fut saisi en effet d'une fièvre lente qui l'éteignit doucement, comme une lampe de nuit qui s'éteint dans le soleil levant. Il fit approcher son confesseur, son médecin, ses élèves favoris, et leur dicta en trois lignes son testament: «Je donne mon âme à Dieu, mon corps à la terre, mon bien à mes proches. Souvenez-vous, ajouta-t-il, au moment de mon agonie, de me rappeler les souffrances du Crucifié, afin de m'encourager par ce souvenir à ce passage!» Il n'eut pas besoin d'être soutenu par ses amis, il expira sans effort et comme on s'endort, le 17 février 1564, au coucher du soleil.
Florence et Rome se disputèrent ses funérailles. La patrie l'emporta: son corps, dérobé secrètement par les soins de son neveu, et transporté hors des murs dans un char couvert, de peur d'éveiller l'attention des Romains et d'exciter une sédition dans la ville, fut conduit à Florence. Le récit des honneurs qu'on y rendit à ses cendres atteste à quel degré le culte des arts de l'esprit et de la main fanatisait les princes et le peuple à cette époque de renaissance et de réaction contre la barbare ignorance du moyen âge. La sépulture de Michel-Ange à Florence égala en pompe, en foule, en solennité, un triomphe romain au Capitole. On dressa son catafalque et on déposa son corps sous ce dôme de San Lorenzo, au milieu de ces statues du _Jour_ et de la _Nuit_, du _Crépuscule_ et de l'_Aurore_, ses plus divines conceptions. Après cette halte de quelques mois dans sa gloire, les Florentins, trouvant point de temple assez vaste pour cette mémoire, lui élevèrent un sépulcre dans l'église de _Santa Croce_, avenue couverte des tombeaux des grands Toscans dont il est le plus grand. Son ami Giorgio Vasari y sculpta et y posa son buste. On y cherche les traits du Phidias chrétien, on n'y voit qu'un front proéminent creusé de rides transversales, des yeux encaissés dans des orbites osseuses, qui avaient, dit-on, les couleurs changeantes selon la pensée, des tempes profondément creusées par la vieillesse, des pommettes saillantes, des lèvres minces et fortement fermées, une barbe rare et courte, divisée sur le menton en deux bouquets, comme celle du bouc, un cou fortement noué à des épaules lourdes, l'altitude plus paysanesque que noble: en tout, point de beauté, mais une puissance plus robuste que nature, telle était l'enveloppe de cette âme, qui contenait, comme Socrate, la suprême beauté. La nature, qui se complaît plus souvent dans les analogies entre l'âme et la forme, se complaît aussi quelquefois dans les contrastes; mystérieuse en tout, adorable en tout; cependant le physionomiste qui déchiffre avec intelligence l'hiéroglyphe de la figure humaine, peut facilement ici percer le mystère. L'homme de génie purement littéraire, qui n'a pour oeuvre que de sentir, de penser et de reproduire ses sentiments et ses pensées par la parole, peut concentrer toute sa force intellectuelle dans le siége inconnu de l'intelligence, et n'offrir aux yeux, sur son visage, que le miroir lucide et presque immatériel de sa pensée, la force de son âme est souvent attestée par la délicatesse et par l'immatérialité de son corps, la matière n'est qu'un poids pour lui; plus son intelligence s'en affranchit, plus elle est intellectuelle. Mais l'artiste qui manie le bloc et qui taille le marbre participe à la fois de l'esprit et de la matière, du poëte et de l'artisan; Dieu lui donne dans sa structure et dans son visage quelque chose de la masse et de l'aplomb de ses blocs; et cette force que le philosophe ou le poëte n'ont besoin d'avoir que dans les organes de la pensée, le statuaire doit l'avoir répartie dans tous les membres, depuis le front qui conçoit jusqu'au bras qui soulève et jusqu'à la main qui taille le marbre.
C'est sans doute dans les deux bustes de Socrate et de Michel-Ange qu'on trouve l'explication de leur rusticité de formes: manoeuvres sublimes au bras de fer, pour faire jaillir de la matière rebelle l'impalpable et immatérielle beauté!
LAMARTINE.
FIN DE L'ENTRETIEN CLV.
Typ. de Rouge frères, Dunon et Fresné, rue du Four-St-Germain, 43
CLVIe ENTRETIEN
MARIE STUART
(REINE D'ÉCOSSE)