‹ Cours familier de Littérature - Volume 27Chapitre 24 sur 94 · XV

XV

Même légèreté et même ignorance dans la plupart des jugements portés par l'auteur sur les mille nations qu'il passe en revue devant lui pour donner l'intelligence de l'esprit de leurs lois.

«Ainsi, dit-il, il est contre la nature des choses qu'une république conquière!» Et il oublie que la république romaine, qu'il exalte, a cessé de vivre le jour où elle a cessé de conquérir!

«La monarchie ne peut être conquérante. Elle ne peut conquérir que pendant qu'elle reste dans les limites naturelles de son gouvernement.» Le bon sens lui répond:--Mais quelles sont ces limites naturelles au gouvernement d'une monarchie? Y a-t-il une monarchie qui ne se soit formée par conquêtes ou agglomérations successives? Que serait la monarchie espagnole sans Charles-Quint? Que serait la monarchie britannique sans le pays de Galles, l'Écosse, l'Irlande, les deux Indes et les flots de la mer sans cesse conquis? Que serait la Prusse sans Frédéric II? Que serait la Russie sans Pierre Ier et Catherine? Que serait l'Autriche sans la Hongrie? Que serait la France sans la Bretagne, la Guyenne, l'Alsace, la Franche-Comté? Qui lui aurait dit dans le passé et qui lui dira dans l'avenir: «Tes limites naturelles sont là, et tout ce que tu y ajouteras t'affaiblira?»

Mauvaise généralité, inappliquée et inapplicable, qui n'est ni sensée ni morale, parce qu'elle n'est pas vraie. La loi de croissance, loi naturelle et par conséquent divine, s'applique aux nations comme aux individus. Les grands fleuves absorbent les petits cours d'eau. La conquête, dans certains cas, est légitime comme la vie... République comme Rome, ou monarchie de quatre cents millions d'hommes comme la Chine.

«Il est encore contre la nature de la chose qu'une république démocratique conquière des villes qui ne sauraient entrer dans la sphère de sa démocratie. Il faut que le peuple conquis puisse jouir des priviléges de la souveraineté, comme les Romains l'établirent au commencement. On doit borner la conquête au nombre des citoyens que l'on fixera pour la démocratie.

«Si une démocratie conquiert un peuple pour le gouverner comme sujet, elle exposera sa propre liberté, parce qu'elle confiera une trop grande puissance aux magistrats qu'elle enverra dans l'État conquis.

«Alexandre fit une grande conquête. Voyons comment il se conduisit. On a assez parlé de sa valeur, parlons de sa prudence.

«Les mesures qu'il prit furent justes. Il ne partit qu'après avoir achevé d'accabler les Grecs; il ne se servit de cet accablement que pour l'exécution de son entreprise; il ne laissa rien derrière lui contre lui. Il attaqua les provinces maritimes, il fit suivre à son armée de terre les côtes de la mer pour n'être point séparé de sa flotte; il se servit admirablement bien de la discipline contre le nombre; il ne manqua point de subsistances; et s'il est vrai que la victoire lui donna tout, il fit aussi tout pour se procurer la victoire.

«Voilà comme il fit ses conquêtes; il faut voir comme il les conservera.

«Il résista à ceux qui voulaient qu'il traitât les Grecs comme maîtres et les Perses comme esclaves. Il ne songea qu'à unir les deux nations, et à faire perdre les distinctions du peuple conquérant et du peuple vaincu. Il abandonna, après la conquête, tous les préjugés qui lui avaient servi à la faire. Il prit les moeurs des Perses, pour ne point désoler les Perses, en leur faisant prendre les moeurs des Grecs. C'est ce qui fit qu'il marqua tant de respect pour la femme et pour la mère de Darius, et qu'il montra tant de continence; c'est ce qui le fit tant regretter des Perses. Qu'est-ce que ce conquérant qui est pleuré de tous les peuples qu'il a soumis? Qu'est-ce que cet usurpateur sur la mort duquel la famille qu'il a renversée du trône verse des larmes? C'est un trait de cette vie dont les historiens ne nous disent pas que quelque autre conquérant se puisse vanter.

«Rien n'affermit plus une conquête que l'union qui se fait des deux peuples par des mariages. Alexandre prit des femmes de la nation qu'il avait vaincue; il voulut que ceux de sa cour en prissent aussi; le reste des Macédoniens suivit cet exemple. Les Francs et les Bourguignons permirent ces mariages; les Visigoths les défendirent en Espagne, et ensuite ils les permirent. Les Lombards ne les permirent pas seulement, mais ils les favorisèrent. Quand les Romains voulurent affaiblir la Macédoine, ils y établirent qu'il ne pourrait se faire d'union par mariages entre les peuples des provinces.

«Alexandre qui cherchait à unir les deux peuples, songea à faire dans la Perse un grand nombre de colonies grecques. Il bâtit une infinité de villes, et il y cimenta si bien toutes les parties de ce nouvel empire, qu'après sa mort, dans le trouble et la confusion des plus affreuses guerres civiles, après que les Grecs se furent, pour ainsi dire, anéantis eux-mêmes, aucune province de Perse ne se révolta.

«Pour ne point trop épuiser la Grèce et la Macédoine, il envoya à Alexandrie une colonie de Juifs; il ne lui importait quelles moeurs eussent ces peuples, pourvu qu'ils lui fussent fidèles.»