‹ Cours familier de Littérature - Volume 27Chapitre 31 sur 94 · XXII

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Il est évident que ce premier volume de l'_Esprit des Lois_, rempli de quelques axiomes sages et vrais, et d'une nuée d'axiomes légers et inconsidérés, n'était point un livre de législation dans la pensée de Montesquieu, mais un recueil de premiers aperçus rassemblés par lui pour faire plus tard un livre. On n'y rencontre qu'une expression toujours ingénieuse et une foule d'idées aventurées et fausses. Le manque de connaissances, de travail et de réflexion, y choque à chaque instant le lecteur. Cela ne peut servir à rien au législateur sérieux. Aristote écrivait de la politique plus solide; Machiavel, plus intelligente, en mettant de côté la pure morale; Platon, Fénelon, J. J. Rousseau écrivaient de plus beaux rêves; mais c'étaient des rêves plus dangereux que des réalités. De tous ces écrivains législateurs, le plus sensé eût été incontestablement Machiavel, si Machiavel n'avait pas trop souvent la théorie de la tyrannie à la solde des tyrans.

Montesquieu était un honnête homme, mais un écrivain trop irréfléchi. Il n'a voulu tromper personne; il s'est lui-même trompé. On lui doit estime et non confiance. Il cherchait le vrai, mais pas assez pour le trouver. Il n'a qu'un mérite: il n'a pas rêvé. Il a considéré la législation politique comme un produit de l'histoire; il a cru que la législation des peuples n'avait rien à demander à l'imagination; seulement il a imaginé l'histoire. Voilà son caractère. Il lui a dû sa colossale réputation. Aujourd'hui, ce n'est qu'un nom illustre dans notre littérature; il ne faut pas le délustrer; mais il ne peut nous être utile que par la considération qu'il donne à la France. Au moins ne lui donne-t-il point de songes et point de délire. La Révolution française l'a tué. Je croyais qu'il vivait encore, il ne vit plus. Il faut qu'un autre Montesquieu surgisse et fasse le triage des erreurs et des vérités.

Ces erreurs et ces vérités sont locales. Les influences des lois et leurs causes sont dans les moeurs, dans les habitudes, dans les territoires, dans les terres, dans les mers, dans les circonstances, dans les religions, dans les ambitions, dans les grands hommes des peuples qui les communiquent à leurs nationaux et à leur temps. L'_Esprit des Lois_ n'est que le résultat de tous ces hasards: bonnes ici, les mêmes lois sont mauvaises là, selon le peuple et le temps.

Qui voudrait, excepté Saint-Just et Robespierre, gouverner la France comme la Crète, ou Lacédémone, comme Jérusalem sous ses prêtres, ou l'Égypte sous ses Pharaons? Les meilleures lois des Pyramides ou du Temple deviendraient les plus détestables axiomes appliqués au jour où nous sommes. Il n'y a qu'un esprit des lois, c'est le rapport exact des lois et des croyances. On ne peut pas faire un ouvrage dogmatique sur l'esprit des lois. On ne connaît pas leur occasion ni leur cause; on ne connaît pas même ces lois: il faudrait connaître minutieusement l'histoire de ces milliers de peuples qu'elles ont régis tour à tour. Les éléments de cette connaissance n'existent pas. Ces généralités ne s'appliquent qu'à des êtres abstraits et non à des hommes. Chaque peuple est une exception, chaque siècle est un phénomène. On ne peut dire que la tendance à tout conserver soit plus sage que la tendance à tout détruire; car, si vous examinez l'histoire à ce point de vue, alors là vous trouvez, en général, qu'il y a autant de vice à tout conserver qu'il y a de danger à tout détruire: les conservateurs à tout prix seraient donc aussi coupables que les révolutionnaires à toute heure. Voilà la vérité.