‹ Cours familier de Littérature - Volume 27Chapitre 46 sur 94 · XIV

XIV

_Erato_, ou livre sixième, commence ici par le récit d'une grande bataille navale que les Ioniens perdirent en combattant pour la cause de Darius, leur allié.

Mais ce revers n'abattit point Darius. Il négociait avec Lacédémone contre Athènes et le reste de la Grèce; la légitimité du roi de Lacédémone était aussi contestée.

«Les Lacédémoniens prétendent, et en cela ils ne sont d'accord avec aucun poëte, que ce ne furent pas les fils d'Aristodémus, mais Aristodémus lui-même, fils d'Aristomachus, petit-fils de Cléodéus, et arrière-petit-fils d'Hyllus, qui les conduisit dans la contrée qu'ils possèdent aujourd'hui. Peu de temps après qu'ils y furent établis, la femme d'Aristodémus, qui se nommait Argia, fille, à ce qu'ils disent, d'Autésion, fils de Tisamène, petit-fils de Thersandre et arrière-petit-fils de Polynice, accoucha de deux enfants jumeaux, et Aristodémus, qui eut à peine le temps de les voir, mourut de maladie. À sa mort, les Lacédémoniens voulurent, comme la loi le prescrivait, prendre pour roi l'aîné de ces enfants; mais, ne pouvant les distinguer et n'ayant conséquemment aucune raison pour choisir l'un de préférence à l'autre, ils résolurent de consulter celle qui les avait mis au jour. Elle leur répondit qu'elle était, elle-même, hors d'état de distinguer l'aîné, quoique peut-être elle sût parfaitement la vérité; mais elle la taisait, parce qu'elle désirait que ses deux enfants fussent reconnus pour rois. Les Lacédémoniens, restés dans le doute, se déterminèrent à envoyer consulter l'oracle de Delphes sur le parti auquel il leur convenait de s'arrêter; et la pythie leur ordonna de prendre les deux enfants pour rois, mais cependant de rendre de plus grands honneurs au plus âgé. Par cette réponse, les Lacédémoniens se voyaient toujours dans la même incertitude, et ne trouvaient pas moins de difficultés qu'auparavant à discerner l'aîné, lorsqu'un Messénien qui s'appelait Panitès, leur suggéra un moyen de savoir la vérité. Il leur dit «d'observer avec soin la mère, et de remarquer quel était celui des deux enfants qu'elle lavait le premier et à qui elle donnait à manger avant l'autre; que s'ils s'assuraient que ce fût toujours au même qu'elle marquait cette préférence, ils découvriraient infailliblement ce qu'ils cherchaient à savoir; mais qu'au contraire, si elle faisait alternativement la même chose pour l'un et pour l'autre enfant, il était évident qu'elle n'en savait pas elle-même plus qu'eux, et qu'il faudrait alors chercher un autre moyen.» Les Lacédémoniens se rangèrent à l'avis de Panitès, et ayant fait suivre attentivement la mère des enfants d'Aristodémus, qui ne se doutait pas qu'elle fût épiée, ils reconnurent qu'elle montrait constamment plus d'égards pour un de ses enfants, et qu'elle le lavait ou le faisait manger toujours le premier. Ils s'emparèrent donc de celui que la mère distinguait ainsi, et le firent élever aux frais de l'État. Ils lui donnèrent le nom d'Euristhène; et à l'autre, qu'il regardaient comme le puîné, celui de Proclès. On assure que les deux frères, devenus grands, eurent de perpétuels débats pendant toute la durée de leur vie, et que la même discorde est passée chez les descendants de l'un et de l'autre.»