XXXI
Cependant l'Europe sur laquelle Marie Stuart avait compté, l'oubliait; mais elle n'oubliait pas l'Europe. Sa détention d'abord royale s'était resserrée de plus en plus à mesure qu'elle changeait de résidence. Elle décrit en termes pathétiques, à l'envoyé de Charles IX à Londres, les disgrâces de son avant-dernière prison:
«Elle n'est que de vieille charpenterie, écrit-elle, entr'ouverte de demy pied en demy pied, de sorte que le vent entre de tous costez en ma chambre, je ne sais comme il sera en ma puissance d'y conserver si peu de santé que j'ay recouverte; et mon médecin, qui en ha esté en extresme peine durant ma diette, m'ha protesté qu'il se déchargeroit tout à fait de ma curation, s'il ne m'est pourveu de meilleur logis, luy mesme me veillant durant ma dite diette, ayant expérimenté la froydure incroyable qu'il faisoit la nuit en ma chambre, nonobstant les estuves et feu continuel qu'il y avoit et la chaleur de la saison de l'année; je vous laisse à juger quel il y fera au milieu de l'hyver, cette maison assise sur une montagne au milieu d'une plaine de dix milles à l'entour, estant exposée à tous ventz et injures du ciel... Je vous prye luy faire requeste en mon nom (à la reine Élisabeth), l'asseurant qu'il y a cent païsans en ce meschant villaige, au pied de ce chasteau, mieuz logez que moy, n'ayant pour tout logis que deux méchantes petites chambres... De sorte que je n'ay lieu quelconque pour me retirer à part, comme je peux en avoir diverses occasions, ni de me promener à couvert: et pour vous dire, je n'ay esté oncques si mal commodée en Angleterre...»
Les serviteurs écossais et les compagnes de sa fuite et de sa captivité succombaient un à un à cette longue agonie des prisons. Elle y apprit, on ne sait si ce fut avec joie ou avec douleur, la mort de son mari Bothwell; après une vie errante sur les flots de la mer du Nord, où il avait repris, comme on l'a vu, l'infâme métier de pirate, Bothwell, surpris dans une descente sur la côte de Danemark et enchaîné dans le cachot d'une prison sur un écueil, était mort dans la démence; l'excès des oscillations de sa fortune, le miracle de son élévation, l'étourdissement de sa chute avaient ébranlé sa raison. Il la reprit cependant au moment d'expirer, et, soit puissance de la vérité, soit tendresse, il dicta à ses geôliers une justification de la reine dans la mort de Darnley; il prit tout sur lui: crime et expiation. La reine fut touchée de ce dévouement posthume qui lui rendait aux yeux de ses partisans l'innocence qu'elle ne recouvra jamais aux yeux de ses ennemis. Bothwell était trop chargé de crimes pour que sa bouche, même en mourant, fût le gage d'une vérité. Mais cette attestation était du moins un gage de son amour survivant à vingt ans de séparation et de supplice.