‹ Cours familier de Littérature - Volume 28Chapitre 134 sur 142 · XXXVII

XXXVII

Le palais jusque-là désert de Fénelon à Cambrai devint le vestibule de la faveur. Les courtisans et les ambitieux, qui s'étaient écartés douze ans de la disgrâce de Fénelon, y accoururent sous tous les prétextes. Il les reçut avec cette grâce naturelle qui le faisait régner par anticipation sur les coeurs: il régnait, en effet, déjà dans ses pensées.

Les mémoires sur le gouvernement qu'il adressait par le duc de Chevreuse au Dauphin, étaient une constitution tout entière de la monarchie. Ses réformes politiques avaient passé de la poésie dans la réalité; mais elles s'y étaient dépouillées des chimères qui les décréditaient dans le _Télémaque_, et elles y portaient l'empreinte de la maturité, de la réflexion et de la pratique. On y trouve tout ce qui s'est accompli, tenté ou préparé depuis pour l'amélioration du sort des peuples.

Le service militaire réduit à cinq ans de présence sous les drapeaux; les pensions aux invalides servies dans leurs familles, pour être dépensées dans leurs villages, au lieu d'être dilapidées dans l'oisiveté et dans la débauche du Palais des Invalides dans la capitale;

Jamais de guerre générale contre toute l'Europe;

Un système d'alliance variant avec les intérêts légitimes de la patrie;

Un état régulier et public des recettes et des dépenses de l'État;

Une assiette fixe et cadastrée des impôts;

Le vote et la répartition de ces subsides par les représentants des provinces;

Des assemblées provinciales;

La suppression de la survivance et de l'hérédité des fonctions;

Les États généraux du royaume convertis en assemblées nationales;

La noblesse dépouillée de tout privilége et de toute autorité féodale, réduite à une illustration consacrée par le titre de la famille;

La justice gratuite et non héréditaire;

La liberté réglée de commerce;

L'encouragement aux manufactures;

Les monts-de-piété, les caisses d'épargne;

Le sol français ouvert de plein droit à tous les étrangers qui voudraient s'y naturaliser;

Les propriétés de l'Église imposées au profit de l'État;

Les évêques et les ministres du culte élus par leurs pairs ou par le peuple;

La liberté des cultes;

L'abstention du pouvoir civil dans la conscience du citoyen, etc.

Tels étaient les plans tout prêts de Fénelon pour le moment qui l'appellerait au ministère.

Si le duc de Bourgogne avait vécu et si Fénelon avait conservé sur lui l'ascendant que tant d'années d'absence avaient respecté, 1789 aurait commencé en 1715, et la monarchie, réformée, n'eût été que la république chrétienne avec une tête.