‹ Cours familier de Littérature - Volume 28Chapitre 16 sur 142 · XLVIII

XLVIII

Chateaubriand, poëte admirable, mais poëte de décadence, avait été jusque-là travaillé de l'ambition d'égaler l'antiquité par le poëme épique, ce chef-d'oeuvre du génie primitif. Le moule était usé; cette forme n'était plus possible.

Le génie était de transformer la poésie, non de l'imiter. Il manqua en ce point de vraie génie. Imiter en prose Homère ou Virgile, c'était simplement marquer la distance entre ces deux grands hommes et leur plagiaire.

Il manquait aussi de cette vigueur de talent qui enfante le vers comme la musique innée enfante la mélodie, la langue qui chante. Ces deux impossibilités se trahissent dans _les Martyrs_, effort avorté d'un esprit supérieur, mais n'attestant que la double insuffisance de l'écrivain. Lisez-les; c'est beau de conception, c'est inimitable d'élégance, c'est fécond d'images, c'est étincelant de sentences, mais cela n'est pas un poëme. Arriver, comme Chateaubriand, jusqu'au seuil des parodies de _Télémaque_, c'est échouer en route.

Autant valait ne pas partir. L'insuccès d'une oeuvre se mesure à la prétention. Ce fut un échec; il avait voulu tromper sa nature, la nature se vengea; ce fut sa dernière oeuvre. Sa vie littéraire se termina par cette éclatante déception.