‹ Cours familier de Littérature - Volume 28Chapitre 25 sur 142 · LVI

LVI

Chateaubriand jeta loyalement son seul moyen de vivre, sa pension de pair de France, à la révolution de Juillet. Il ne lui restait, et encore grevée de dettes, que la maison de l'hospice de Marie-Thérèse, dans la rue d'Enfer, fondée par lui à l'aide des bienfaits de madame la duchesse d'Angoulême et des souscriptions de quelques royalistes. Il vivait à peine de ces débris: il fallut bientôt y renoncer.

Il avait tenté, en 1822, de mettre en loterie sa retraite de la Vallée-aux-Loups; les ministres d'alors, quoique ses ennemis, n'avaient pas osé lui en refuser l'autorisation nécessaire; mais on ne connaissait pas, en ce temps-là, la puissance des capitaux divisés pour former de grosses sommes: c'est la pluie dont les gouttes forment les rivières.

Chateaubriand, comptant sur l'immense popularité de son nom, créa, au lieu de vingt-cinq centimes, ses billets à mille francs; il fut trompé dans son espoir, et ne plaça que trois billets: M. Lainé en prit un _incognito_, et ne voulut jamais en recevoir le prix restitué, ne voulant pas de cet hommage à un grand homme retirer même son intention généreuse.

La loterie échoua, et M. de Montmorency acheta l'ermitage de la Vallée-aux-Loups.

Je suis allé souvent, dans ce temps-là, invité par Mathieu de Montmorency, m'asseoir, dans ce modeste asile, à la table que M. de Chateaubriand avait cédée à son illustre ami. Ses arbres et ses fontaines semblaient le pleurer; il faut avoir passé comme moi par la dépossession pour connaître l'amertume de la vie. Encore, la dépossession de la Vallée-aux-Loups ne dépouillait Chateaubriand que de ses espérances; mais les tombeaux de ses pères et les souvenirs de son enfance n'étaient pas là, et il n'en avait pas sacrifié le prix au salut d'un pays ingrat!