LX
Ainsi mourut Chateaubriand, sans qu'on pût dire pour qui il avait sérieusement vécu: nul ne perdit à sa mort, excepté le parti du talent, mais ce talent prodigieux n'avait été utile à personne.
Un cri d'admiration fut sa seule épitaphe; ce sera aussi sa seule postérité. C'est triste. Nous n'exigeons pas qu'un homme de lettres et un homme d'État, impliqués dans un même homme, compromette à tout propos son oeuvre politique devant la multitude, par ses professions de foi philosophiques, téméraires et radicales, qui aliènent de lui la liberté et la raison d'une partie de son siècle. Non; ce serait intervertir l'esprit du siècle lui-même et remonter au symbole impératif d'un autre âge qui défendait de penser en religion, à moins de penser comme nous; cela ne serait ni raisonnable ni sensé, ce serait un retour au moyen âge. L'âge dans lequel nous vivons est une époque de doute, d'éclectisme et de transition, où tout le monde est convenu d'abriter sa conscience dans la liberté de croyance, de respecter dans les autres les dogmes auxquels nous ne croyons pas devoir adhérer nous-mêmes, laissant à Dieu de juger dans sa science universelle si ce que nous pensons de lui est plus ou moins digne de sa mystérieuse essence.
La religion vraie, la morale pure, la paix nécessaire entre les hommes sont au prix de cette franchise religieuse et tolérante qui laisse à chacun sa foi, sans prêter à personne des armes pour opprimer la foi d'autrui. Mais, si cette respectueuse tolérance est respectable, nous ne pouvons pas respecter de même l'affectation, plus ou moins suspecte, d'un écrivain qui arrive en France avec une profession de foi philosophique déjà imprimée, et qui, trouvant le gouvernement incliné, ainsi que son chef, à un culte d'État unique et dominateur, change à l'instant de note, déchire son livre philosophique et en compose sur-le-champ un autre d'après les principes opposés, et se pose en apôtre de ce qu'il venait d'apostasier. Or, on ne peut nier que telle fut la conduite de M. de Chateaubriand, lorsque, à son retour de Londres, il écrivit avec toutes les séductions de son génie personnel le livre du _Génie du Christianisme_, au lieu de l'_Essai sur les Révolutions_.