XXXVI
Après les deux romans d'_Atala_ et de _René_, il en ébaucha un troisième: _le Dernier des Abencérages_; mais, à l'exception de l'incomparable romance:
Combien j'ai douce souvenance,
ce roman, entièrement d'imagination, ne fut qu'un roman français sans vérité et sans succès, très-inférieur aux deux autres.
_Atala_ avait trouvé sa nouveauté et sa vérité dans les déserts d'Amérique; _René_, dans l'abîme du coeur du jeune écrivain; _le Dernier des Abencérages_ ne fut qu'un conte de Marmontel. Il fallait un fond solide à l'invention de Chateaubriand, autrement il s'évanouissait avec les nuages:
Combien j'ai douce souvenance Du joli lieu de ma naissance! Ma soeur, qu'ils étaient beaux, les jours De France! Ô mon pays, sois mes amours Toujours!
Te souvient-il que notre mère, Au foyer de notre chaumière, Nous pressait sur son coeur joyeux, Ma chère; Et nous baisions ses blancs cheveux Tous deux?
Ma soeur, te souvient-il encore Du château que baignait la Dore Et de cette tant vieille tour Du Maure, Où l'airain sonnait le retour Du jour?
Te souvient-il du lac tranquille Qu'effleurait l'hirondelle agile, Du vent qui courbait le roseau Mobile, Et du soleil couchant sur l'eau Si beau?
Oh! qui me rendra mon Hélène, Et ma montagne, et le grand chêne? Leur souvenir fait tous les jours Ma peine: Mon pays sera mes amours Toujours!
Cela mérite seul d'être conservé, air et paroles. L'Auvergne avait produit l'air, le génie du jeune homme la tristesse amoureuse des paroles. C'est le seul passage de ses oeuvres en vers où Chateaubriand a été poëte; partout ailleurs il ne fut que poétique. C'est la faiblesse de son génie, qui ne put s'élever jusqu'à la condensation du génie qui chante en vers.
Qu'eût été Virgile, si _l'Énéide_ avait marché en prose cadencée au lieu de planer en vers immortels? L'ébauche d'un impuissant n'est pas le génie d'un grand homme; cette vérité triste fut l'éternel remords de Chateaubriand. Il y eut entre Virgile et lui l'éternelle distance qu'il y a entre _Télémaque_ et _l'Iliade_: cela se ressemble, mais ne s'égale pas.