I
Voltaire, poëte, historien, philosophe, est l'homme le plus universel de l'Europe au dix-huitième siècle; l'universalité est surtout le caractère de son génie.
L'antiquité, sous ce rapport, ne peut lui comparer qu'un seul homme, Cicéron. Ces deux écrivains ont à eux seuls occupé l'espace de tout leur siècle; ils ont tellement confondu leur nom avec le nom même de leur patrie qu'on ne peut dire Cicéron sans que Rome tout entière se présente à l'imagination du lecteur, et qu'on ne peut dire Voltaire sans que la France apparaisse avec toutes ses grandeurs littéraires, tous ses talents et tous ses défauts, à l'esprit de l'Europe.
Ces deux hommes universels, Cicéron et Voltaire, ont d'autant plus de rapports entre eux que l'un et l'autre ont été plus que des poëtes, des écrivains, des orateurs; ils ont été des hommes dans toute l'acception du mot, c'est-à-dire qu'ils ont agi en même temps qu'ils ont écrit ou parlé, et qu'ils ont participé, dans une proportion immense, l'un au grand mouvement des choses romaines par l'éloquence, l'autre au grand mouvement de l'esprit humain par la littérature et par la philosophie actives du monde moderne.
Quoique leurs talents, aussi supérieurs chez l'orateur romain que chez le poëte et le prosateur français, fussent d'un ordre très-différent, ils se ressemblent plus qu'on ne pense par ces trois caractères de leur génie: la _justesse_, l'_universalité_ et l'_action_. À ce titre, je n'ai jamais pu penser à Cicéron sans penser à Voltaire, et je n'ai jamais pu lire Voltaire sans penser à Cicéron. À un autre titre encore, ils se rappellent sans se ressembler: c'est par la vaste et longue influence qu'ils exercèrent sur leur pays et sur le monde. Ce sont deux conquérants pacifiques qui ont planté le drapeau de leur langue et de leurs idées bien au delà des limites de leur nation et de leur langue. Universels par leur gloire, ce sont les César et les Alexandre de la littérature; ils ont asservi de vastes provinces de la pensée humaine. Cicéron vivant fut égorgé par ses ennemis politiques; Voltaire mort fut assassiné dans sa mémoire et traîné mille fois par son nom aux gémonies des ennemis de la philosophie et de la renommée; ce sont encore deux ressemblances entre les deux destinées de ces deux grands hommes. Le temps de la justice et de l'apothéose est venu pour Cicéron, le temps de l'impartialité n'est pas venu et ne viendra pas de plusieurs siècles encore pour Voltaire. Essayons de le devancer en présentant ici un portrait véridique du philosophe français.