‹ Cours familier de Littérature - Volume 28Chapitre 60 sur 142 · III

III

Après ses études classiques, prématurément achevées avec une facilité qui dévorait les difficultés de l'étude, son père, riche et facile, sans préoccupation de fortune pour son fils, le rappela dans sa maison pour lui laisser le choix réfléchi d'une carrière à suivre. Un abbé de cour, d'une société lettrée et licencieuse, qui avait brigué autrefois les préférences de la belle trésorière, qui était resté l'ami de la famille et qui était le parrain du jeune homme, dirigea ou égara plutôt ses premiers pas dans le monde. Cet abbé était l'abbé de Châteauneuf; il s'honorait, comme l'abbé de Chaulieu, de fréquenter les courtisanes politiques d'Athènes. Il présenta le jeune Voltaire chez la vieille et célèbre Ninon de Lenclos, reste de beauté, de vice et d'esprit qu'un siècle transmettait à l'autre comme un scandaleux héritage. Ninon avait été l'amie d'occasion de madame de Maintenon, devenue depuis l'épouse de Louis XIV et l'inspiratrice de Bossuet. Ninon sourit à la figure et à la vivacité d'esprit de l'élève de l'abbé de Châteauneuf, elle lui légua dans son testament deux mille livres pour acheter des livres. Les livres que la courtisane, enrichie par ses vices, léguait ainsi à l'enfant poëte, n'étaient certainement pas des livres de théologie ou de piété. Voltaire connut chez Ninon l'abbé de la Fare, l'abbé Courtin, l'abbé Servieu, le prince de Conti, le duc de Vendôme, toute cette école de voluptueux débauchés de cour et d'église que l'hypocrite austérité de la vieille cour de Louis XIV avait refoulés. Cette école de philosophie du plaisir entretenait l'esprit d'opposition dans le désordre des moeurs et dans l'impiété; mais c'était en même temps l'école de toutes les délicatesses de l'esprit et de toutes les grâces nues de la poésie, _magister elegantiarum_. Excusable peut-être pour des vieillards libertins, elle était la corruption en précepte et en exemple pour un jeune homme. Voltaire s'y souilla l'imagination pendant qu'il s'y formait le talent. Ses premiers vers furent des sacrifices à ces indécences d'esprit. Son père s'en alarma, il s'en plaignit à l'abbé de Châteauneuf: l'abbé, pour apaiser la famille, envoya le jeune Voltaire en Hollande, en le recommandant comme une espérance de la diplomatie à son frère le marquis de Châteauneuf, ambassadeur de France à la Haye. Il y avait alors à la Haye une femme de lettres et d'intrigues, madame Dunoyer, vivant de libelles et d'aventures; cette femme avait plusieurs filles d'une extrême jeunesse et d'une naissante beauté. Voltaire devint éperdument amoureux de l'aînée de mesdemoiselles Dunoyer. La jeune fille partagea la passion du jeune attaché d'ambassade. La figure de Voltaire, séduisante de physionomie, son esprit plus séduisant encore que sa figure, les vers qu'illustrait l'amour, l'extrême jeunesse des deux amants les entraînèrent à des projets d'enlèvement surveillés par la mère; elle saisit la correspondance, elle ébruita la prétendue séduction, elle demanda avec éclat une vengeance à l'ambassadeur de France, elle imprima les lettres, elle donna à cette aventure innocente encore la célébrité d'un scandale intéressé. M. de Châteauneuf renvoya le jeune homme à sa famille; il partit en jurant fidélité et protection à celle qu'il avait involontairement compromise. Le vent et la légèreté de l'âge, la mauvaise renommée de la mère emportèrent ces serments; mais Voltaire conserva toujours le tendre souvenir de ce premier attachement, et retrouva plus tard avec un tendre intérêt mademoiselle Dunoyer mariée au baron de Winterfeld. Le père de Voltaire refusa de le recevoir dans sa maison. Un des amis de la famille, M. de Caumartin, lui donna asile dans le château de Saint-Ange, aux environs de la forêt de Fontainebleau; il y conçut dans la solitude le plan d'un poëme épique, la _Henriade_.

Quelques satires qu'on lui attribua injustement le firent enfermer par le duc d'Orléans, régent, à la Bastille. Il y écrivit les premiers chants de son poëme. Ce poëme, reçu dans le temps comme une oeuvre du génie épique de la France, n'avait rien de la véritable épopée que le titre et la forme. Ce n'est qu'une chronique de la Ligue et de la conquête du royaume de France par le roi de Navarre, Henri IV; mais le sujet du poëme était national, le héros était populaire, les épisodes touchants, les vers dignes de lutter par l'élégance et l'harmonie avec les chants de Virgile, du Tasse, de Camoëns. Le succès fut soudain, immense, universel; la langue de Racine était retrouvée et appliquée à l'histoire de France. Cette oeuvre éleva du premier coup le jeune poëte à une hauteur de renommée qui l'isola dans une gloire précoce et unique. La France crut que son poëte avait enfin répondu pour elle à ce défi de produire un poëme épique dont on l'humiliait tous les jours. Elle se sentit vengée; elle mit sa gloire nationale dans la _Henriade_: de plus, le patriotisme qui s'attachait au nom de Henri IV s'attacha au poëme où il était célébré, ce fut presque un blasphème qu'une critique contre cette épopée. Aujourd'hui ce poëme est rentré dans la foule de ces oeuvres de circonstance qu'un siècle emporte avec lui comme un monument de ses engouements plus que de ses immortalités. Homère, Virgile, Tasse, Dante, Milton, Camoëns vivent, la _Henriade_ est morte en moins de cent ans; mais Voltaire vit éternellement, non dans la _Henriade_, non dans ses tragédies, mais dans l'universalité de son nom. Le monument de Voltaire, c'est lui-même; son véritable ouvrage, c'est l'esprit humain étendu, reclassé, modifié par son génie.