‹ Cours familier de littérature, tome 28Chapitre 68 sur 142 · XI

XI

Ce fut dans un intervalle d'études, d'inspirations tragiques, de loisirs et d'amours, que Voltaire conçut et ébaucha le poëme facétieux de la Pucelle d'Orléans, son crime d'imagination et de badinage. Il adorait Arioste, il fut tenté d'imiter ce qu'il admirait: le Roland furieux, moitié burlesque, moitié héroïque, lui inspira la malheureuse idée de chercher dans l'histoire de France une page qui se prêtât par sa nature aux deux genres. Il prit Jeanne d'Arc, il eut deux fois tort: premièrement, parce que Jeanne d'Arc, malgré l'étrangeté des crédulités populaires qui se rattachaient à sa légende, était consacrée dans l'imagination des peuples par son patriotisme et par les flammes de son bûcher; secondement, parce qu'en souillant cette chaste figure par ses licences de style, il profanait tout à la fois la vierge et l'héroïne dans la femme. Il eut un troisième tort, c'est de se tromper sur la nature de son propre génie. Il n'avait de l'Arioste que la malignité, il n'en avait ni l'intarissable imagination, ni la franche gaieté, ni la naïveté d'enfant qui s'amuse lui-même de ses propres contes. Voltaire égratigne, Arioste caresse. On ricane avec l'un, on sourit avec l'autre. De plus, l'Arioste est amoureux, Voltaire n'est que libertin dans son poëme; aussi le succès de la Pucelle ne fut-il qu'un succès de libertinage. Cette gloire même ressembla au sacrilége; elle laissa une tache indélébile sur sa vie littéraire.

La philosophie, qui est la suprême convenance de la vie, ne commence pas décemment par l'impudeur; Rabelais n'est pas le germe de Platon.

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