XXII
Cependant une erreur déplorable et inexplicable dans cette métaphysique du bon sens de l'esprit, d'ailleurs si juste et si logique, de Voltaire, obscurcissait cette religion de la Providence. Voltaire admettait cette Providence pour les généralités de la création; pour les individualités, il supposait Dieu aussi faible que l'homme; il attribuait à l'intelligence infinie les procédés et les généralisations qui soulagent l'intelligence bornée et l'attention restreinte de l'homme; il soutenait que Dieu gouverne par les ensembles et non par les détails; c'était méconnaître la première des attributions et des forces de Dieu: l'infini. Dieu sans limites dans son attention comme dans sa providence est tout entier dans chaque parcelle de sa création, comme il est tout entier dans le tout; il n'y a pour lui ni nombre, ni grandeur, ni petitesse, ni ensemble, ni détail, ni fatigue d'esprit pour tout créer, tout voir, tout gouverner; chaque atome est un monde aussi important pour lui que tous les mondes, la proportion des choses n'est pas dans les choses, elle est en lui seul. Il est la règle, le nombre, la mesure de tout; l'infini est dans tous les points de son oeuvre, comme il est en lui; attribuer à Dieu le besoin de ces généralisations, de ces lois, de ces règles qui embrassent un ensemble faute de pouvoir embrasser les individualités dans cet ensemble si composé, c'est assimiler Dieu à l'homme et l'infini au fini. Cette erreur incompréhensible dans la métaphysique religieuse de Voltaire est un vice de raisonnement ou un défaut de réflexion qui engendre en lui mille autres erreurs en physique. En morale elle n'en engendre pas moins: car, si Dieu ne contemple, ne juge, ne rémunère que l'espèce humaine dans son universalité, que devient la moralité de l'âme individuelle, de chacune des myriades d'âmes dont cette universalité humaine est composée?
Elle n'a donc ni providence, ni juge, ni rémunérateur, ni vengeur dans le Dieu qui la crée? Elle est donc confondue dans l'espèce, et ses vertus ou ses crimes individuels sont donc sans importance aux yeux de Dieu, sans criminalité ou sans mérite aux yeux du sage suprême. Cette aberration de la métaphysique de Voltaire ne détruit pas moins la conscience dans l'homme qu'elle ne détruit la véritable providence, c'est-à-dire l'infini de l'omnipotence et de l'omniscience, en Dieu. C'était un théisme selon l'imperfection humaine, ce n'était pas un théisme selon l'universalité, l'ubiquité et l'infini de Dieu.