‹ Cours familier de Littérature - Volume 28Chapitre 85 sur 142 · II

II

Dans toutes les langues, l'homme a parlé et écrit en prose des choses nécessaires à la vie physique ou sociale, domesticité, agriculture, politique, éloquence, histoire, sciences naturelles, économie publique, correspondance épistolaire, conversation, mémoires, polémique, voyages, théories philosophiques, affaires publiques, affaires privées, tout ce qui est purement du domaine de la raison ou de l'utilité a été dévolu sans délibération à la prose.

Dans toutes les langues, au contraire, l'homme a chanté généralement en vers la nature, le firmament, les dieux, la pitié, l'amour, cette autre pitié des sens et de l'âme, les fables, les prodiges, les héros, les faits ou les aventures imaginaires, les odes, les hymnes, les poëmes enfin, c'est-à-dire tout ce qui est d'un degré ou de cent degrés au-dessus de l'exercice purement usuel et rationnel de la pensée.

Le verbe familier s'est fait prose; le verbe transcendant s'est incarné dans les vers. L'un a discouru, l'autre a chanté.

Pourquoi cette différence dans ces modes divers de l'expression humaine? qui est-ce qui a enseigné ou imposé à l'humanité qu'il fallait parler ces choses et chanter en vers celles-là? Personne. Le maître de tout, l'instituteur et le législateur des formes de l'expression humaine n'est pas autre que l'instinct, cette révélation sourde, mais impérieuse et pour ainsi dire fatale de la nature dans notre être et dans tous les êtres.