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Chapitre 17 LE PHARE

Les dingos avaient certainement éprouvé des pertes sensibles, car de toute la nuit, ils ne tentèrent aucune attaque nouvelle. La lumière reparut et la journée s’écoula sans incident. Des averses, accompagnées de tonnerre et d’éclairs, se succédaient, séparées par des périodes de calme.

Dans la caverne, le découragement prenait les assiégés. Depuis bientôt vingt-quatre heures, ils n’avaient plus d’aliments. Sombres, muets, l’estomac tenaillé par les crampes de la faim, ils échangeaient des regards farouches.

De loin en loin, un juron, une plainte échappait à l’un d’entre eux, puis le silence morne pesait de nouveau sur les malheureux.

Au dehors, les chiens des fourrés s’étaient rapprochés de l’entrée de la grotte. Leurs grognements parvenaient jusqu’aux assiégés avec des modulations ironiques. On eût dit que les maudites bêtes avaient connaissance de la situation désespérée de leurs ennemis ; qu’elles se réjouissaient à la pensée de la curée prochaine, inévitable.

Pour la quatrième fois depuis que les compagnons de Sir Parker étaient bloqués sur le Mont Jackson, l’ombre couvrit la terre. Après une nuit sans sommeil, les infortunés durent repousser, aux premières lueurs du jour, un assaut des bush’s dogs. Ils arrêtèrent encore les assaillants, mais après le combat, ils se sentirent plus découragés, plus anéantis qu’auparavant.

L’effort avait épuisé leurs forces. Privés de nourriture depuis quarante heures, trompant leur faim en absorbant l’eau des flaques de la grotte, ils étaient envahis par une faiblesse qui croissait de minute en minute.

Leurs visages pâlissaient, leurs yeux brillaient de fièvre ; une sueur abondante ruisselait sur leurs fronts, les épuisant encore. Un des hommes de l’escorte, réputé grand mangeur, et qui, par cela même, souffrait plus de la disette que ses camarades, parlait de tenter une sortie, de gagner un piton élevé, de le couronner d’un bûcher, dont la lueur annoncerait au loin le lieu de la retraite de la petite troupe.

Et à ceux qui lui rappelaient l’impossibilité de sortir, il répondait obstinément :

– Eh bien quoi ! Mourir pour mourir…, autant tomber en se vengeant qu’attendre ici d’être paralysés par la famine.

– Silence, ordonna Parker. Notre seul espoir est que l’on vienne à notre aide du dehors, attendons.

– Mais un signal de feu…

– Eh ! interrompit le squatter, avec quoi l’allumerais-tu ? Nous n’avons plus de bois, plus rien qui puisse flamber.

Un murmure terrifié accueillit cette déclaration.

– Plus rien, répétèrent les assistants.

– Plus rien, reprit le surveyor d’un ton ferme. Mais ce n’est pas une raison pour s’abandonner au désespoir. Chaque instant diminue la distance qui nous sépare de ceux qui sont sûrement à notre recherche. Donc, faisons bonne garde, et tant qu’il nous restera une parcelle de force, défendons-nous.

Bien qu’il cherchât à encourager ses compagnons, il n’espérait plus. Il savait par expérience combien souvent des colons, surpris par l’inondation, avaient péri misérablement sur un îlot. On les découvrait certes, mais morts après la longue agonie de la faim, Sur la plaine couverte d’eau, les éminences forment un archipel, dans lequel les recherches s’égarent, se prolongent, s’éternisent. En philosophe de la prairie, il avait fait son deuil de tout espoir, mais il croyait de son devoir de soutenir jusqu’au bout le moral de ceux qu’il commandait.

Les Egyptiens furent réconfortés par ses paroles ; mais les Australiens, qui connaissaient la prairie tout aussi bien que leur chef, haussèrent les épaules, et celui qui déjà avait parlé, traduisit ainsi l’opinion de tous :

– Je ne donnerais pas un farthing de notre peau !

Cependant la journée s’avançait. Tantôt l’un, tantôt l’autre se traînait, d’un pas mal assuré, vers l’entrée de la grotte et interrogeait l’horizon d’un regard anxieux. Inspection vaine ! Sur le lac aux eaux limoneuses qui recouvrait la prairie, aucune embarcation ne se montrait, Alors l’observateur revenait plus morose auprès de ses compagnons.

Les dingos faisaient bonne garde. Ils surveillaient étroitement le refuge des assiégés, avertis par leur instinct infaillible que le dénouement de la tragédie n’était plus éloigné. A de longs intervalles, un aboiement clair retentissait, répété sur tout le flanc de la colline. C’était comme un appel de sentinelles, se conviant à veiller.

Le jour baissait quand Lavarède qui, depuis plus d’une heure, réfléchissait, le visage caché dans ses mains, releva soudainement le front.

– Sir James Parker, appela-t-il.

Le squatter se glissa aussitôt près de lui :

– Que désirez-vous, Monseigneur ?

– Vous soumettre un plan que je viens de combiner.

– Un plan ?

– Pour enflammer cette nuit un fanal, qui servira de phare à vos amis, et cela sans risquer d’être déchiré par les chiens sauvages.

Parker accueillit cette déclaration par un sourire incrédule.

– Nous ne possédons pas un brin de combustible, commença-t-il…

– Pour cela vous êtes dans l’erreur.

– Comment ? Vous prétendez affirmer ?

– Que les selles de vos chevaux sont en bois recouvert de cuir, et qu’à défaut d’autre chose, cela brûlera suffisamment.

– Tiens ! c’est vrai, je n’y avais pas songé, exclama le surveyor. Soit ! nous pouvons faire du feu, mais cela ne nous donne pas la possibilité de sortir d’ici.

– Vous vous trompez encore, Sir James.

A cette affirmation, tous les assiégés se rapprochèrent des causeurs, les enveloppant de regards avides.

– Ma foi, Monseigneur, prouvez-moi cela, répondit Parker, et je vous en serai bien reconnaissant.

– C’est ce que je vais faire.

Et lentement, comme pour graver plus sûrement ses paroles dans le cerveau de ses auditeurs, Robert reprit :

– Vous avez remarqué comme moi que cette caverne est située presque au sommet du Mont Jackson ?

– En effet, mais…

– Attendez donc. Ce sommet est au-dessus de nos têtes. Des fissures assez larges laissent pénétrer jusqu’à nous l’air, la lumière et la pluie. Or, il me semble que la voûte n’étant élevée que de quatre mètres environ, il ne serait pas très difficile d’y fixer une corde formée par les brides des chevaux attachées bout à bout.

– Dans quel but ?

– Vous l’allez voir. L’un de nous, moi par exemple, s’élèverait par ce moyen jusqu’à une crevasse assez large pour livrer passage à un homme ; celle-ci, compléta le Français en montrant du doigt une fissure qui s’ouvrait au milieu du plafond de la grotte. Par ce conduit naturel, je parviens au dehors. Un de vos hommes lie successivement les selles, les petits morceaux de bois, tout ce qui est susceptible de brûler enfin, à l’extrémité de la corde. Je hisse ces matériaux, je les entasse au bord du trou, sur le plateau, et j’y mets le feu.

– Très ingénieux, mais vous serez dépisté par les dingos.

– Si ces horribles bêtes me serrent de trop près, je me réfugie dans la crevasse. Du reste, rien ne vous empêche de les occuper pendant mon opération. En vous postant à l’entrée de la grotte et en les fusillant, vous attirerez leur attention de ce côté, et vous me donnerez ainsi toute liberté de dresser et d’enflammer mon phare.

Toutes les mains, sauf celles de Lotia, se tendirent vers l’ancien caissier. Certes, le signal de feu n’était pas le salut, mais c’était un regain d’espérance. Les tortures de la faim étaient momentanément oubliées ; et puis on agirait, au lieu de s’abandonner sans lutte à la mort. L’action porte en elle-même sa récompense, elle console et réconforte.

Avec une impatience nerveuse, les assiégés attendirent les ombres propices de la nuit. Peu à peu, le jour déclina. Pour tromper leur anxiété, les prisonniers des chiens avaient, à l’aide d’un crampon, fixé la corde dans la paroi de la crevasse indiquée par Lavarède. L’opération n’avait été ni longue, ni difficile. Quelques blocs de pierre amoncelés avaient permis aux travailleurs d’atteindre le sommet de la voûte.

Enfin l’obscurité se fit. L’instant d’agir était venu.

Tous eussent voulu se charger d’allumer le foyer, mais Robert insista pour obtenir la préférence. L’idée lui appartenait en somme, et toute contestation était impossible. Un des hommes de l’escorte fut choisi pour demeurer dans la caverne et faire parvenir au Français les matériaux du bûcher. Les autres apprêtèrent leurs armes, afin d’opérer la diversion imaginée par Lavarède.

– Monsieur, quand il vous plaira, prononça enfin Sir Parker. Il ne pleut pas, et il fait noir comme dans un four.

– Il me plaît de suite, Monsieur.

Et s’approchant de Lotia, Robert lui dit à voix basse :

– Ni lâche, ni haineux, ni traître. Si je succombe en essayant de vous sauver, demandez à mon ami Astéras qui je suis, Croyez-le, et accordez-moi un souvenir.

Sans lui donner le loisir de répondre, il escalada le monticule factice dressé sur le sol de la grotte. Il serra la main d’Astéras, assura son fusil en bandoulière, et saisissant les courroies de cuir qui devaient faciliter son ascension, il atteignit la crevasse où il disparut.

Quelques minutes se passèrent. Silencieux, frémissants, tremblant que les chiens du bush ne dépistassent leur compagnon, les assiégés demeuraient rangés sous la fissure, les regards fixés sur le trou d’ombre dans lequel Lavarède s’était englouti.

Une voix qui semblait venir du ciel arriva jusqu’à eux :

– Tout va bien. Commencez la manœuvre.

Aussitôt, tous, sauf l’homme chargé du service d’alimentation du signal de feu, coururent à l’entrée de la caverne et commencèrent une fusillade en règle contre les dingos, surpris par cette soudaine attaque.

Cependant Lavarède qui, grâce à la cheminée naturelle, avait gagné le sommet du plateau, s’occupait avec une précipitation fébrile à édifier le bûcher. Une à une il hissait les selles que son aide resté en bas attachait à l’extrémité des courroies. Il déchiquetait les enveloppes de cuir, mettant le bois de la forme à nu, disposait ses matériaux en ménageant de grands « jours », de façon à faciliter l’embrasement.

Bientôt le monceau de matières combustibles atteignit la hauteur d’un mètre.

– Il n’y a plus rien, cria d’en bas l’Australien.

– Parfait ! alors j’allume.

Le jeune homme fouilla dans sa poche, pour prendre la boîte d’allumettes dont il s’était muni. A son grand étonnement, il ne la trouva pas. Sans doute, elle était tombée pendant son ascension.

– Bah ! dit-il philosophiquement, mon « associé » va m’en faire parvenir.

Et se penchant sur la fissure, ainsi qu’un ramoneur sur une cheminée :

– Ohé ! clama-t-il.

– Que voulez-vous, répondit l’organe de l’Australien !

– Des allumettes, je n’ai plus les miennes.

– A l’instant !

Il fallait quelques secondes pour que les « australian matches » attendues fussent attachées solidement à l’extrémité de la lanière de cuir. Lavarède se dressa et regarda autour de lui. La fusillade des assiégés retentissait toujours, jetant dans les ténèbres de rapides lueurs et soulevant un assourdissant tumulte de hurlements.

Soudain le cœur du jeune homme cessa de battre. Au bord du plateau une forme indécise était apparue.

– Un dingo, murmura-t-il. S’il me signale, j’aurai dans une minute toute la bande sur les bras. Vais-je échouer au port ?

Le dingo s’avançait lentement vers le bûcher derrière lequel Lavarède se dissimulait. Ses yeux brillaient de lueurs phosphorescentes. Ses oreilles sans cesse en mouvement, la lenteur de sa marche indiquaient une vague inquiétude. Evidemment le fauve se demandait que était ce monceau d’objets inconnus subitement poussé sur le sommet du mont Jackson.

Robert a la main sur la lanière de cuir. Une secousse l’avertit que l’homme de la caverne a amarré les allumettes. Avec mille précautions, il hale sur la courroie. Sous ses doigts, il sent la boîte ; mais tout à coup un frisson le secoue jusqu’aux moelles. Arrêté à dix pas du bûcher, le chien sauvage vient de lancer dans l’espace un aboiement prolongé.

– Il appelle les autres, hâtons-nous, gronde le Français.

D’un seul coup, il enflamme le contenu de la boîte, glisse les allumettes pétillantes sous l’amas des selles et souffle avec rage afin de déterminer l’incendie.

Mais des pas nombreux résonnent sur le flanc de la colline. L’armée des chiens du bush accourt ; en rangs pressés ils envahissent le plateau. Ils vont rouler vers le foyer, le disperser, car la flamme qui les effraierait ne darde pas encore ses langues dansantes vers le ciel. Il faut à tout prix les retarder, donner au phare le temps de s’embraser.

Le péril est terrible, mais Robert n’y songe même pas, absorbé qu’il est par une pensée unique : faire le signal de feu ainsi qu’il l’a promis.

D’un coup d’épaule, il fait glisser son fusil dans sa main. L’arme est chargée, il tire dans la masse grouillante qui le menace, Pour cela, il s’est redressé. Sa brusque apparition, la détonation surprennent les bush’s dogs. Ils glapissent, hurlent de colère et de crainte. Le jeune homme a rechargé son fusil. De nouveau il épaule, son doigt presse la gâchette, mais une tempête d’aboiements furieux répond à l’explosion, et la bande de chiens se rue sur lui.

Une seconde ils s’arrêtent en face du bûcher. Des flammèches s’élancent de la masse, léchant les parois. Cela les effraie ; ils contournent l’obstacle.

Devant leurs yeux flamboyants, leurs gueules avides, dont le souffle fétide arrive jusqu’à lui, le Français a un moment de trouble ; mais il le chasse bien vite. Il doit combattre, protéger encore le foyer, de l’éclat duquel dépendent peut-être la vie de ses compagnons, l’existence chère de Lotia.

Saisissant son fusil par le canon, il décrit de terribles moulinets, défonçant les crânes, brisant les mâchoires, maintenant autour de lui un cercle infranchissable, au-delà duquel les fauves bondissent.

Et le feu crépite ; dans la fumée, des flammes claires montent, illuminant l’ombre. Les dingos reculent, chassés par cette lumière. Robert a accompli sa tâche, il peut rejoindre ses amis. Il profite de l’effroi momentané de ses adversaires, et se coulant rapidement dans la crevasse, il se laisse glisser jusqu’au sol.

Il tombe au milieu des assiégés éperdus. De l’entrée de la grotte, ils ont vu les chiens du bush s’élancer vers le sommet du Mont Jackson. Ils ont compris le but de ce mouvement. Le but, c’était leur courageux compagnon. Aussi le revoient-ils avec une joie délirante.

– Le signal flambe, leur crie Robert.

Tous l’entourent, lui serrent les mains.

– Mais vous êtes blessé ! exclame Parker.

En effet, le Français a été mordu au bras. Son sang coule.

– C’est ma foi vrai, dit-il en souriant. Bah ! ce n’est pas une affaire ! Venez voir comment notre phare se comporte.

Et tamponnant sa blessure avec son mouchoir, il entraîne les assiégés vers l’issue de la grotte.

Debout derrière la barricade, ils regardent. Une grande lueur éclaire le plateau, se reflète au loin sur les eaux de la plaine inondée.

Le signal de feu est fait. Si dans le vaste cercle de l’horizon, des pirogues sont à la recherche des prisonniers du Mont Jackson, on verra la flamme éclatante, on viendra les délivrer.

Longtemps ils restent là. La lumière diminue graduellement. Elle s’éteint faute d’aliments ; l’averse reprend formidable, torrentielle ; un instant mise en fuite, l’obscurité revient victorieuse et noie la terre sous ses voiles opaques.

Alors il semble aux assiégés que leur espérance elle-même s’est évanouie. Leur fatigue pèse plus lourdement sur eux, leur faim prend une recrudescence d’acuité. Ils se trouvent fous d’avoir pu penser un instant qu’ils seraient sauvés parce qu’un feu brillerait à la crête de la montagne.

Influence néfaste de la nuit, le doute remplace la croyance. A leur reconnaissance pour Robert succède un sentiment intraduisible, complexe. Pour un peu, on lui en voudrait d’avoir risqué ses jours pour ne donner qu’une espérance.

Taciturnes, tous sont revenus dans la caverne. Ils se sont étendus sur le sol. Ainsi ils restent jusqu’au jour. Il y a plus de cinquante heures qu’ils n’ont pas mangé.

Chez Lotia, plus faible que les autres assiégés, la faim exerce des ravages plus rapides. Eux sont affaiblis, elle a la fièvre. Vers le milieu de la journée, elle est prise de délire, et une plainte monotone et douce s’échappe de ses lèvres décolorées.

Elle rêve que sous ses yeux s’étend la terre d’Egypte enfin reconquise par les fellahs soulevés. Il lui semble que sur un char de triomphe elle passe, avec Thanis, au milieu de la multitude enthousiaste ; elle murmure des phrases étranges :

– Thanis, la morte elle-même m’ordonne de pardonner. Les tiens m’ont ravi ma mère ; tu me rends une mère plus grande, la patrie.

Puis elle tombe dans un lourd sommeil, d’où elle ne sort que pour divaguer encore.

Décidément la fortune est contre les assiégés. En vain, les jambes flageolantes, ils se traînent à la barricade pour interroger du regard la surface déserte du lac immense dont ils sont environnés, Aucune barque, aucune pirogue n’apparaît.

Deux fois les chiens sauvages tentent de forcer le passage. Deux fois on les repousse encore, mais les hommes sentent qu’un troisième assaut sera peut-être le dernier. Leur vigueur décline rapidement, leurs armes sont lourdes à leurs bras fatigués. Un engourdissement invincible les couche sur la terre. De temps à autre, ils se soulèvent brusquement, hantés par la pensée de l’attaque des dingos, de la lutte suprême où ils doivent succomber.

L’après-midi s’écoule, la clarté baisse, tout est ténèbres. Plus personne ne bouge : on dirait que les assiégés ont cessé de vivre, Certes, si les chiens du bush se ruaient à ce moment dans la caverne, ils auraient bon marché de leurs adversaires épuisés.

Mais le jour reparaît sans que les fauves aient fait le moindre simulacre d’attaque. Aucun des compagnons de Lavarède ne fait un mouvement. Sont-ils déjà endormis du long sommeil de la mort. Robert se soulève péniblement. Avec effort, il se traîne auprès de Lotia. L’Egyptienne a les yeux clos, elle respire péniblement.

Une pâleur livide s’est répandue sur ses traits. Elle se meurt. Et il la considère effaré, stupide, avec l’impression angoissée que son propre cœur va éclater, que son âme s’envolera en même temps que celle de la fille de Yacoub Hador.

A l’autre extrémité de la grotte, Ulysse est assis auprès de Maïva. La muette est allongée sur le rocher. Son mignon visage est contracté par l’approche du trépas, mais ses yeux noirs sont rivés sur ceux de l’astronome. De sa main défaillante, elle lui a montré la voûte céleste. Il a compris, il lui parle d’une voix lente et assourdie des étoiles. Et au fond de lui-même, il ressent une gratitude infinie pour l’astronomie, cette science pour laquelle il a vécu, et dont il berce les derniers instants de sa douce compagne de voyage.

Radjpoor, adossé à la muraille de granit, semble inconscient des choses de la terre. Niari est auprès de lui, regardant de ses yeux étranges et profonds de sphinx.

Combien de temps dure cette scène lugubre. Nul ne le sait. Tout à coup un fracas de mousqueterie, des voix humaines retentissent. Les moribonds sortent de l’immobilité. Ils ont entendu. Est-ce la délivrance ! La fusillade continue, se rapproche.

Alors, galvanisés, ils se lèvent, ils courent à l’entrée de la caverne et un cri de joie s’élance dans l’espace. Des pirogues sont amarrées au pied de la colline. Des squatters gravissent les pentes, pourchassant les dingos affolés. Les assiégés se précipitent au dehors, prenant les quadrupèdes à revers, et épuisés par cet ultime effort, ils tombent sans connaissance dans les bras de leurs libérateurs.

Ce sont les fils, les amis de Sir Parker. Le surveyor avait pensé juste. L’inondation s’étant produite, tous s’étaient mis en quête de l’Australien et de ses compagnons. La nuit précédente, ils avaient aperçu la lueur du bûcher allumé par Lavarède, mais ils étaient loin. Ils n’avaient pu arriver au mont Jackson qu’au soir. Les aboiements des dingos les avaient avertis du danger qu’ils courraient en débarquant dans les ténèbres, et ils avaient attendu le matin.

Une heure plus tard, les assiégés, après avoir pris un peu de nourriture, étaient étendus dans le fond des embarcations qui s’éloignaient à force de rames du Mont Jackson, sur lequel les survivants de la troupe des chiens sauvages couraient follement en faisant retentir l’atmosphère de cris aigus.

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