‹ Cousin de Lavarède !Chapitre 28 sur 41 · Chapitre 6 LA PECHE A L’OURS

Chapitre 6 LA PECHE A L’OURS

Le jour venait à peine de poindre, que déjà les Français sortaient de leur cabine. Dans le couloir central, un courant d’air glacial les surprit désagréablement.

– Bigre, s’écria Lavarède, le panneau du pont est ouvert. Hâtons-nous de nous réfugier au salon ; sans cela nous allons être « frappés » comme de simples carafes.

Et déjà il poussait la porte de la pièce désignée, quand une réflexion lui vint :

– Mais j’y songe. Si le panneau est ouvert, c’est que quelqu’un est sur le pont. Sans doute Ramier qui, à cette heure matinale, pense ne pas être dérangé.

– Cela est possible, appuya l’astronome.

– Alors, tâchons de le surprendre…

– Et surtout d’apprendre ses projets.

D’un pas pressé, Robert s’élança dans le couloir, mais Astéras l’arrêta brusquement.

– Un moment, cher ami, revêtons d’abord nos manteaux de plumes et nos couvre-chefs. Sous ces latitudes inclémentes, la moindre imprudence peut être mortelle.

L’observation était juste, et maintes fois les navigateurs des régions boréales ont été frappés de congestion pour avoir négligé de se vêtir suffisamment. Robert le comprit et, nonobstant son impatience, s’emmitoufla avec soin.

Mais cet hommage rendu à la prudence, il courut au panneau, escalada l’échelle de fer et sauta sur le pont.

A l’avant, le fou, accoudé sur la balustrade, regardait fixement vers le Nord.

– Nous le tenons, murmura l’astronome qui rejoignait son impétueux compagnon.

Ils se glissèrent auprès de Ramier qui, absorbé dans sa contemplation, n’avait pas remarqué leur venue, et, s’accoudant de chaque côté du petit homme, ils dirent avec un touchant ensemble :

– Bonjour, M. Ramier, comment vous portez-vous ?

L’insensé tressaillit, un nuage passa sur ses traits, mais, se remettant soudain, il répondit d’un ton de bonne humeur :

– Aussi bien que possible, mais vous-mêmes ne semblez point malades.

Puis avec un sourire peut-être ironique :

– Il paraît que vous vous faites aux habitudes du bord, vous devenez matineux.

Lavarède échangea un coup d’œil avec Ulysse. La pseudo-question du capitaine du Gypaète lui fournissait une entrée en matière.

– Oh ! reprit-il d’un air détaché, ce n’est point précisément par plaisir que nous nous sommes levés si tôt ; je dois à la vérité d’avouer que l’inquiétude y est bien pour quelque chose.

– L’inquiétude ?

– Elle-même. Nous ne vous avons pas aperçu hier. Or, sachant qu’un article du Petit Journal vous avait irrité, nous craignions…

– Oui, interrompit le maniaque d’un ton sombre, il m’a profondément irrité.

Une lueur fauve s’était allumée dans ses yeux :

– J’ai fui l’humanité, continua-t-il comme se parlant à lui-même. Je n’ai plus rien de commun avec elle. Je ne lui demande rien, et elle prétend me torturer de sa curiosité. Ils trouvent naturel d’installer une lunette géante sur les Montagnes Rocheuses, pour violer le secret de mon existence. Fous qui ne comprennent pas que je puis réduire leurs projets à néant.

– Vous voulez empêcher le montage de la lunette ?

– Certes, glapit le petit homme. Il faut un exemple, je le donnerai. Je raserai cet observatoire maudit. J’ai dans mes soutes des cartouches de carbure Z, dont la puissance explosive est infinie. S’il me plaisait, je réduirais Londres ou Paris en poussière. Dans quelques jours, l’observatoire des Montagnes Rocheuses ne sera plus qu’un monceau de ruines.

– Vous ne ferez pas cela, gronda Robert oubliant toute prudence devant l’immensité de la catastrophe annoncée.

Le fou se redressa comme s’il avait été piqué par un serpent. Avec un ricanement rageur, il demanda :

– Qui donc m’en empêcherait ?

– Moi ! articula nettement l’ancien caissier.

– Vous ?

Ramier jeta ses mains comme des pinces sur les bras de son interlocuteur :

– Vous. Voilà la gratitude humaine. On sauve la vie aux gens, on les reçoit dans sa demeure. Aussitôt ils prétendent commander. Misérable ! il ne tient qu’à moi de te punir. Que j’appelle mes matelots, ils te saisiront, te précipiteront dans l’espace, et ta carcasse ira se briser sur la surface de l’ice-field.

Les jeunes gens ne purent se défendre d’un frisson en entendant cette terrible menace, que l’insensé était homme à mettre à exécution.

Mais avec la mobilité d’impressions qui caractérise les fous, Ramier lâcha soudain Robert. Il se prit à rire nerveusement.

– Même si tu me réduisais à l’impuissance, dit-il, que ferais-tu ? Saurais-tu diriger le vol du Gypaète ? Va, va, tes révoltes sont platoniques ; tu ne peux me nuire sans signer ton arrêt de mort. C’est pour cela que je te pardonne.

Un silence suivit.

– Votre hospitalité est horrible, reprit enfin Lavarède ; vous nous contraignez à assister impassibles au plus monstrueux des crimes.

Le fou eut un nouveau ricanement :

– Ce que tu appelles crime, je le nomme, moi, justice. Au reste, je ne veux pas discuter. Si ma société te pèse, rien ne t’empêche de la fuir. Va-t-en !

– Eh ! vous savez bien que je ne le puis pas. Vous parlez d’évasion à un homme prisonnier de l’espace ; mais si vous persistez dans votre détermination, je vous en conjure, abandonnez-nous dans le désert de glace…

– Avec les jeunes filles qui t’accompagnent, questionna ironiquement Ramier ?

Du coup, Robert pâlit. Quelque horreur qu’il eût pour le crime qui s’apprêtait, il ne devait pas condamner à la douloureuse agonie du froid, de la faim deux êtres innocents : Lotia ! Maïva !

– Oh ! s’écria-t-il, vous vous jouez de moi. Et pourtant je ne veux pas être votre complice.

– Ah ! fit en riant le capitaine du Gypaète. C’est là que le bât vous blesse, Monsieur l’Aigle. Rassurez-vous. Vous ne serez pas complice, non plus que vos amis.

Et arrêtant l’interrogation prête à s’échapper des lèvres du Français :

– Ne demandez pas d’explications, ce serait inutile. Contentez-vous de ma parole : Vous ne serez pas complices.

Puis, d’un ton brusquement changé :

– Abandonnons ce sujet de conversation qui nous divise. Savez-vous ce que je regardais lors de votre arrivée ? Non ! Eh bien je vais vous rapprendre. Vous n’ignorez pas sans doute que les phoques, amphibies qui, ainsi que nous, sont doués de la respiration pulmonaire, se ménagent, dans la croûte glacée dont la mer est couverte, des sortes de puits, par lesquels ils remontent à la surface et renouvellent leur provision d’air.

– En effet, répliquèrent les amis interloqués par le brusque crochet que faisait l’entretien.

– Parfait ! Nous arrivons dans une région où ces intéressants animaux pullulent. Rien d’étonnant à cela, l’homme n’a jamais pénétré dans ces solitudes ; nous sommes par 88° de latitude Nord.

– 88 degrés, répéta l’astronome, à deux degrés du pôle ?

– Oui, affirma tranquillement le fou, nous parviendrons au pôle même dans la journée, mais il ne s’agit pas de cela. Les phoques abondent et je veux vous régaler du spectacle d’une chasse comme nous les pratiquons.

– Une chasse ?

– Au filet. Tenez, nous approchons du territoire giboyeux. Apercevez-vous ces ouvertures à la surface du champ de glace ?

– Ce sont les trous des phoques ?

– Précisément. Venez, Messieurs, nous allons déjeuner, et ensuite nous prendrons des fusils.

Lavarède eut un haut le corps.

– Des fusils ?

– Naturellement. Quand l’animal est hissé à bord, il faut bien l’abattre. Et puis, il peut vous être agréable de canarder au vol quelque pièce de gibier. Sur ce, à table. Un bol de chocolat n’est pas à dédaigner par ce froid. Nous ferons le second déjeuner au pôle.

Le petit homme, tout en parlant, gagnait l’écoutille et s’engageait sur l’échelle de fer.

Lavarède retint son ami en arrière :

– Des armes, fit-il à voix basse, il va nous donner des armes.

– Ne te l’avais-je pas dit ? Va, il est bien certain que nous n’en userons pas contre lui.

– C’est égal, riposta l’ancien caissier, je ne serai pas fâché d’être armé. Et à son tour, il s’engouffra dans l’écoutille.

Déjà Lotia, Maïva et Radjpoor étaient rassemblés dans la salle à manger où Mme Hirondelle remplissait ses devoirs de maîtresse de maison volante avec une bonne grâce parfaite.

L’annonce de la chasse au phoque fut accueillie avec enthousiasme. C’était une distraction pour les prisonniers, une trêve à leurs pensées moroses.

Le chocolat accompagné de rôties beurrées disparut avec une rapidité merveilleuse. Sur la fin du repas, Ramier s’absenta un moment, puis revint en disant :

– Mes hommes ont préparé l’affût. Quand il vous plaira, nous ouvrirons la chasse.

En même temps, il tendait à Robert et à Ulysse des fusils à carbure qu’il rapportait.

Tous se levèrent en tumulte, et, dans les traces du fou, se rendirent à l’étage inférieur de l’aéronef. Mais cette fois, ils ne pénétrèrent pas dans la salle qu’ils avaient occupée pendant le pillage de l’observatoire de Barlet. Leur guide les conduisit dans une pièce plus spacieuse, située à l’avant du navire aérien.

En y entrant, ils eurent un cri d’admiration angoissée. Au centre du plancher, un large panneau enlevé, laissait un trou béant, à travers lequel on apercevait ; à deux cents mètres plus bas, la nappe blanche de l’ice-field.

Autour de l’ouverture, courait une légère balustrade mobile ; au-dessus, une grosse poulie, fixée au plafond, laissait se dérouler un câble, dont une extrémité pendait au dehors, tandis que l’autre était attachée à un treuil placé près de la muraille. En se penchant, les voyageurs virent, se balançant au bout libre de la corde, une vaste poche en filet. Leurs lèvres s’écartèrent pour sourire. Ils se souvenaient que c’était par cette voie, peu poétique, qu’ils avaient été apportés dans l’aéronef.

Cependant la poulie cessa de tourner. Un matelot, debout près du treuil, venait d’embrayer. Le filet rasait le sol.

– Tout est paré, déclara le fou. A vous, Mesdames, de choisir votre victime. Du geste il désignait l’ice-field, dont la blancheur était tachée de formes noires et mouvantes.

– Les phoques sont au rendez-vous, continua-t-il gaiement. Ne les faisons pas attendre.

Une minute s’écoula. Lotia, Maïva, Mme Hirondelle scrutaient la plaine de glace, considérant les monstres marins qui se traînaient péniblement à sa surface. Bientôt leurs regards s’arrêtèrent sur un superbe animal qui, paresseusement étendu au pied d’un monticule de neige, semblait dormir.

Elles le montrèrent à Ramier.

– Puisque celui-ci obtient vos préférences, fit galamment le petit homme, nous allons lui fournir le moyen de s’élever jusqu’à vous pour vous présenter ses hommages.

Il se pencha sur le tube acoustique communiquant avec la chambre des machines.

Aussitôt le Gypaète évolua, et, à une vitesse modérée, se dirigea vers l’éminence auprès de laquelle reposait le phoque.

A mesure que l’on approchait, on distinguait mieux l’animal. Il mesurait environ sept pieds de long et représentait un superbe échantillon de son espèce.

Il ne bougeait pas, plongé dans une douce quiétude provenant de l’ignorance du danger. Les bêtes, en effet, ne deviennent timides et craintives que lorsqu’elles ont vu l’homme, ce roi de la création, dont la mission semble être de détruire.

Le Gypaète s’avançait toujours. Le filet rasait le sol à 50 mètres de la proie convoitée, quand un grognement formidable retentit. Tous eurent un brusque mouvement de surprise.

– Il y a un ours blanc aux environs, se contenta de dire Ramier, mais cela nous est égal.

Par bonheur, il ne s’est pas trahi plus tôt, sans cela notre gibier nous aurait échappé. Voyez comme il se hâte vers son trou.

En effet, le phoque tiré de son sommeil par le rugissement du terrible carnassier du cercle arctique, rampait sur la terre aussi rapidement que le lui permettait sa conformation.

Longeant l’éminence, il cherchait évidemment à atteindre un trou ouvert à peu de distance.

Tout occupé d’échapper à l’ours, qui demeurait invisible, le malheureux amphibie n’aperçut pas la poche béante dont il était menacé.

– Au treuil, ordonna soudain Ramier.

Tous tournèrent les yeux vers le matelot préposé à la manœuvre de l’appareil.

A ce moment même, le filet happait le phoque. Une secousse légère ébranla le navire aérien, et presque aussitôt le déclic du treuil se fit entendre. Courbé sur la manivelle, le subordonné du fou remontait le filet.

– Mâtin, murmura-t-il, c’est lourd !

Sur un signe de Ramier, tous s’étaient reculés jusqu’à la cloison ; la balustrade s’était abaissée, dégageant les abords de l’ouverture. Le matelot continuait à tourner péniblement la manivelle.

– Un peu de courage, cria le fou, on aperçoit la partie supérieure du filet. Quelques tours du treuil, et le sac entrait dans la salle ; le panneau se refermait de lui-même avec un claquement sec, et tous se précipitaient en avant pour admirer leur capture.

Mais ils s’arrêtent dans leur élan.

Le grognement de l’ours polaire a résonné de nouveau, et cette fois dans la salle même où ils se trouvent.

– Qu’est cela ? glapit Ramier.

Comme pour lui répondre, l’ouverture du filet s’écarte, distendue par une force irrésistible, et une tête énorme, velue, couverte de poils blancs hérissés se montre.

Cette apparition soulève une clameur éperdue :

– Un ours blanc !

C’en est un, en effet, et de taille colossale. Tout à l’heure, sur l’ice-field, il guettait le même gibier que les chasseurs.

Masqué par l’éminence de neige, il se glissait vers lui. Il s’était élancé au moment même où le filet enlevait l’amphibie, et il avait roulé au fond du sac en même temps que sa proie.

Maintenant de ses griffes puissantes, il lacère les mailles qui entravent ses mouvements.

En dix secondes il est libre ; il marche sur les chasseurs épouvantés, balançant lourdement sa tête, faisant craquer ses dents aiguës, promenant sur ses ennemis son regard rouge comme pour choisir celui qu’il va dévorer.

Lotia, pétrifiée d’épouvante, subit une sorte de fascination. Inconsciemment elle fait un pas en avant, elle va se jeter dans les griffes du carnassier, mais Lavarède la voit, il se précipite, la repousse, et, dans l’espace d’un éclair, introduisant le canon de sa carabine dans la gueule du fauve, il presse la gâchette.

Une détonation sèche éclate. Un jet de sang s’échappe de la gueule menaçante. L’ours a un effroyable soubresaut.

Un instant il demeure debout, tremblant sur ses pattes trapues, puis il roule sur le plancher, renversant dans une convulsion suprême, celui qui vient de lui faire sauter le crâne.

Le jeune homme se relève de suite, un peu froissé mais sans blessures, et tandis que l’on s’empresse autour de lui, le fou, déjà remis en possession de son sang-froid, assomme le phoque étendu sur le sol, cause innocente du drame qui a failli coûter la vie à la fille de Yacoub.

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