‹ Cousin de Lavarède !Chapitre 39 sur 41 · Chapitre 17 L’OBSERVATOIRE DE PARIS DEVIENT UTILE

Chapitre 17 L’OBSERVATOIRE DE PARIS DEVIENT UTILE

Pendant plusieurs jours, Armand ne parla plus d’évasion. Il semblait avoir oublié ses projets. Cependant son cousin, qui épiait tous ses mouvements, remarqua que la présence du journaliste sur le pont, au salon, partout enfin, coïncidait toujours avec celle de Ramier.

Selon l’expression d’Astéras, on eût dit que le Parisien était un satellite retenu par la zone d’attraction du fou.

Par exemple si le capitaine du Gypaète s’enfermait dans son laboratoire, aussitôt Armand disparaissait. A plusieurs reprises, on le surprit trinquant, bavardant, fumant avec des hommes de l’équipage.

Et comme on le plaisantait, en insinuant que peut-être il désirait se faire inscrire au rôle, il se contenta de répondre :

– Molière a trouvé le succès en lisant ses pièces à sa cuisinière. Il est certain que je ne vaux pas Poquelin, mais un matelot n’est pas inférieur à un cordon-bleu.

Cette réponse quelque peu obscure dut suffire à ses interlocuteurs. Pour lui, il continua tranquillement son étrange manège.

Cependant l’aéronef franchissait de vastes espaces. Traversant l’Equateur, il s’était élancé dans l’hémisphère Nord, et sous les pieds des voyageurs, avaient fui les immenses marais du Bahr-El-Ghazal, recouverts d’une flore exubérante, les riches districts du Darfour et du Kordofan.

A cette heure, le Gypaète dominait le Sahara tripolitain, dont les dunes de sable rougeâtre se succédaient désolées, arides, sans cesse semblables, avec la tristesse monotone d’un océan figé, à la houle soudainement immobilisée.

Or, un soir, en se mettant à table, Robert constata avec surprise que son cousin n’a l’ait pas son air placide habituel. Tout son visage accusait la joie, des lueurs rieuses dansaient dans ses yeux, ses lèvres se pinçaient pour arrêter l’éclat de rire prêt à s’échapper.

L’ancien caissier regarda Lotia. Elle aussi considérait Armand avec un mélange confus de surprise et d’espérance. Depuis qu’il avait amené le fourbe Thanis à se dénoncer, l’Egyptienne, tout aussi bien qu’Aurett, le croyait capable de sortir des passes les plus difficiles, et elle se demandait tout bas si la gaieté visible de l’aimable Parisien ne venait pas de ce qu’il avait enfin découvert le moyen de s’évader de sa prison flottante.

Sans doute, il entrait dans les vues du pseudo Sir Burke que sa bonne humeur fût remarquée, car il se mit à débiter des folies, riant bruyamment, donnant en un mot l’impression d’un homme satisfait des autres et de lui-même.

– Quel joyeux compagnon vous êtes ! dit enfin Ramier. Au moins vous rendez justice aux mérites de mon Gypaète, vous ne vous ennuyez pas à bord.

– M’ennuyer… serait-ce possible ?

– Il paraît, car sans aller bien loin, je pourrais citer des personnes qui préfèreraient de beaucoup être ailleurs.

– Allons donc, ce n’est pas sérieux ; ou bien il se produit chez ceux dont vous parlez une sorte de perversion du goût, qui les rend incapables d’apprécier le bonheur intense que procure cette course incessante dans les nuages.

– Le bonheur ! Ah ! comme vous dites vrai.

– Je le sais bien.

– Tenez, s’écria le fou enthousiasmé par ces paroles, le jour où je vous ai recueilli sur mon navire céleste, doit être marqué d’une croix blanche.

Avec élan, le journaliste tendit par-dessus la table sa main à son interlocuteur, et d’un ton plein de chaleur, il reprit :

– Depuis ce jour que vous rappelez, sir Ramier, je suis au comble de mes vœux.

– De vos vœux ?

Il y avait une nuance d’étonnement dans le ton dont la question fut posée.

– Oui, de mes vœux les plus chers… cela vous surprend ?

– Oui et non. Il n’est pas ordinaire qu’un habitant de la terre aspire à vivre en plein ciel.

– Mettons que je ne suis pas un homme ordinaire.

– J’en suis convaincu, sir Albatros. Il existe entre nous des affinités de caractère véritablement étonnantes. Comme moi, vous aviez le pressentiment de l’aviation.

Armand sursauta avec une expression d’étonnement parfaitement feinte :

– Comment, le pressentiment ? Où prenez-vous le pressentiment ?

– Mais, répliqua l’insensé, dans votre désir de planer au-dessus des misères humaines.

– Ce désir, permettez-moi de vous le dire, n’était point basé sur une supposition, mais bien sur une certitude.

Du coup, la face de Ramier trahit la stupéfaction.

– Une certitude, grommela le petit homme, une certitude, comme vous y allez. Au demeurant, vous n’allez pas prétendre avoir résolu le problème de l’aviation.

Levant les bras en l’air avec une moue empreinte de modestie :

– Loin de moi cette pensée orgueilleuse, s’écria le journaliste. Je voulais seulement dire que j’étais assuré que l’aviation était découverte.

– Assuré ?

– Absolument. D’ailleurs, interrogez mistress Burke – et Armand lançait sur Aurett un regard malicieux, – interrogez-la. Elle vous répondra que je passais mes journées, le nez en l’air, fouillant l’espace des yeux, et qu’il ne s’écoulait pas une heure, sans qu’elle m’entendît me plaindre de ne pouvoir me trouver à bord de l’aéronef mystérieux qui errait à travers l’atmosphère terrestre !

Si le Parisien avait voulu produire un effet, il dut être content du résultat de son affirmation.

Comme mus par des ressorts, Ramier, Mme Hirondelle s’étaient redressés.

Ils faisaient, suivant l’image populaire, des yeux ronds.

– L’aéronef, glapit l’épouse du fou.

– Vous aviez deviné mon aéronef, hurla Ramier ?

– Deviné, fit tranquillement le journaliste, que non pas, j’avais simplement lu les conclusions…

– Quelles conclusions ?

– Celles des astronomes.

– Quels astronomes ?

– Je ne me souviens pas de leurs noms. Ce que je me rappelle, c’est qu’ils faisaient partie de l’observatoire de Paris.

La figure de l’insensé se contracta affreusement ; ses dents grincèrent. Un moment, les assistants crurent qu’il allait bondir sur son interlocuteur, mais il vainquit son emportement pour demander d’une voix lente et calme, tandis que ses mains se crispaient sur le rebord de la table :

– Et qu’avaient écrit vos astronomes ?

– Ils exposaient qu’après une série d’observations et de calculs précis, ils se refusaient à admettre qu’un bolide, un corpuscule de l’espace abandonné à son propre mouvement pût suivre une ligne brisée sinueuse comme celle de l’objet lumineux sur lequel s’exerçait la sagacité de tout le monde astronomique.

Ceci posé, ils affirmaient qu’un gouvernement, ou peut-être un riche excentrique, avait surpris la formule de la navigation aérienne au moyen du « plus lourd que l’air », et que la chose observée était bel et bien un aéronef.

Et, comme le capitaine du Gypaète, pétrifié par cette révélation, gardait un silence menaçant :

– Je n’avais pas grand mérite, vous le voyez, à connaître l’existence de votre navire volant. Tout l’honneur de la découverte en revient à l’observatoire de Paris, je le proclame hautement, car je n’aime à me parer, ni des plumes du paon, ni de celles des astronomes.

A cet instant, Ramier murmura d’une voix sourde :

– Ainsi l’observatoire de Paris a pénétré mon secret ?

– Oh ! relativement, rectifia hypocritement le faux Anglais. On connaît la nature de votre engin ; mais sur son but, sur son propriétaire, on n’a aucun renseignement.

– On en aura. Parbleu ! On découvrira les maisons qui ont fabriqué les diverses parties de l’appareil ; on apprendra que ma femme avait fait les commandes ; de là à prononcer mon nom, il n’y a qu’un pas, il sera vite franchi. Et dans les journaux, mon nom terrestre ce nom que je croyais oublié à jamais, sera reproduit à des centaines de mille exemplaires. De nouveau l’humanité s’acharnera sur moi, et impuissante à atteindre mon corps, elle me flagellera moralement.

Tout à·coup, le bras du petit homme se tendit menaçant, un flot de sang envahit sa face pâle, et d’une voix grinçante qui terrifia les assistants :

– C’en est fait ! La guerre est déchaînée entre les observatoires et moi. Faux savants, curieux ineptes, je vous briserai.

Et après une pause :

– D’abord je raserai cet odieux observatoire de Paris, de la ville lumière. Je signerai mon œuvre de destruction, afin que le monde tremble, que ces potiniers de la cosmographie, qui s’embusquent derrière un télescope, ainsi que le bandit derrière un buisson, sachent qu’il convient de garder le silence, sinon que rien ne les sauvera de ma vengeance.

Il jeta violemment sa serviette sur sa chaise et se dirigeant vers la porte du couloir central, il appela d’un organe tonitruant. Un marin parut.

– C’est toi, fit le maniaque avec un hideux ricanement. Va à la machinerie d’avant ; que l’on mette le cap sur Paris et que l’on force de vitesse.

– Bien, Capitaine.

– Va… ou plutôt je t’accompagne.

Ramier sortit sur ses pas. Mme Hirondelle, oubliant, tant elle était troublée, sa politesse habituelle, se précipita dehors.

Les prisonniers restaient seuls.

– Eh bien, murmura Robert en regardant son cousin, tu viens de faire un joli coup !

– En quoi donc, dit ce dernier, sur les lèvres duquel se jouait un fin sourire.

– Il va détruire l’observatoire de Paris.

– Rien du tout ; car avant de l’atteindre, il aura reçu une lettre de moi qui modifiera complètement ses idées.

– Il sera furieux !

– J’y compte bien.

– Et tu jongles avec la colère d’un fou ?

– Décidément, mon pauvre Robert, tu manques de logique.

– Moi ?

– Toi-même. Voyons, j’exaspère Ramier, c’est convenu. Je te dis que je lui écrirai une missive qui arrangera l’affaire. Tu aurais dû comprendre aussitôt que si j’employais la plume au lieu de la parole, c’est qu’à l’instant précis où ma correspondance lui sera remise, je me serai, moi, absenté de son aéronef.

Tous eurent un même cri :

– Absenté ! Vous avez donc un moyen d’échapper à nos gardiens ?

– Naturellement ! C’est même pour cela que je viens de le décider à faire route pour la France. Car enfin, ce n’est pas le tout de sortir du Gypaète, encore faut-il mettre le pied sur une terre civilisée, où nous ne risquions de mourir, ni de chaleur, ni de froid.

Armand disait ces choses d’un air bonhomme, avec l’ironie sans fiel dont il avait le secret :

– Mais ce moyen ? demandèrent Robert, Lotia, Aurett, Maïva et Astéras, anxieux de connaître le plan qui avait germé dans le cerveau inventif du journaliste.

– Oh ! répliqua-t-il, c’est bête… comme toutes les choses simples. Je m’étonne de n’y avoir pas songé de suite.

– Mais enfin, qu’est-ce ?

– Vous allez le trouver vous-mêmes. Tenez, une supposition : Vous êtes en ballon, l’aérostat s’enflamme. Il vous faut le quitter. De quel appareil vous servirez-vous ?

– D’un parachute, firent tous les assistants.

– Justement, mes bons amis, un parachute.

Tous parurent désillusionnés, et Robert exprima le peu de confiance de ses compagnons par ces mots :

– Mais nous n’en avons pas.

D’un air railleur, le Parisien imita son cousin :

– Nous n’en avons pas. O cœur simple ! Tu es captif, et voilà comment tu scrutes ta prison. Mais si, malheureux, il y a un parachute à bord, pouvant soutenir sept ou huit personnes, un parachute merveilleux, convenablement roulé sur le cylindre d’un treuil prêt à fonctionner. Et tu ne l’as pas vu, parce que tu n’as pas eu l’idée élémentaire de visiter la cale.

Puis reprenant un ton plus posé :

– A terre est placée la nacelle, juste au-dessus d’un panneau qui, débarrassé de deux boulons, se rabat au dehors. La nacelle alors descend, par son propre poids et le parachute se déroule. Par l’orifice supérieur du parachute passe un câble de soutien, dont les deux extrémités sont fixées au centre du plancher de la nacelle, l’une par un nœud, l’autre par un crochet. Les personnes qui veulent utiliser ce mode de descente se placent dans la nacelle. Alors le panneau s’ouvre, le treuil tourne et le parachute se déroule jusqu’au moment où, étendu ainsi qu’un vaste parapluie fermé, il n’est plus retenu que par le câble qui entoure le rouleau du treuil, on détache alors le nœud fait à l’un de ses bouts et l’appareil tombe normalement.

Tous écoutaient avec une angoisse.

Certes, la fuite était possible ainsi, mais se confier à un parachute, alors que l’on n’a pas l’habitude de ce genre d’exercice, est un expédient assez hasardeux.

– Oh ! murmura Lotia d’une voix faible, je n’oserai jamais.

– En ce cas, répondit Armand, vous condamnerez l’observatoire de Paris à la destruction, et vous causerez sans doute, du même coup, le trépas de quelques astronomes.

– Oh ! je dirais plutôt à M. Ramier…

– La vérité ! il ne vous croira pas. Il pensera que vous voulez sauver le monument de la ruine. Tandis que, notre évasion effectuée, la situation devient autre. Nous partis, il trouve une lettre de moi. Je l’informe que, désireux de le quitter en pays civilisé, j’ai imaginé la fable dont il a été dupe. Il ne doute pas, car notre fuite est un fait précis, qui démontre jusqu’à l’évidence la véracité de mon dire.

– Et puis, ajouta Aurett en souriant, j’ai déjà fait de l’aérostation. La traversée aérienne de Pékin au Thibet m’a donné confiance, j’adopte le parachute.

– Moi aussi, appuya crânement Maïva.

– Il n’y a aucun danger, ajouta Armand d’un ton insinuant.

Fut-ce cette dernière remarque, fut-ce l’exemple de l’ex-muette, Lotia cessa de résister.

Chacun se déclara prêt à se confier au journaliste.

– A propos, demanda soudain Robert à son cousin. Comment as-tu découvert l’existence de ce parachute ?

– En causant avec les matelots. Depuis un an environ, le Gypaète parcourt les airs. Au début, M. Ramier et son équipage souffraient un peu d’être constamment enfermés dans ses flancs. De là, la nécessité de descendre parfois à terre.

Or, comme la manœuvre de l’atterrissage est délicate, on confectionna un parachute.

Quand le besoin de se dégourdir les jambes devenait trop violent, les hommes prenaient place dans la nacelle, et Ramier, demeuré seul à bord, atterrissait de son côté avec son appareil, après maint tâtonnement.

– Ah ! s’écria joyeusement Lotia, le parachute a déjà été éprouvé ?

– Une dizaine de fois.

– Eh bien alors ! va pour ce mode de délivrance. Recevez, du reste, Monsieur, les remerciements qu’au premier moment nous n’avons pas songé à vous adresser.

Toutes les mains pressèrent celles du Parisien, et ce fut avec une émotion profonde que les voyageurs remontant sur le pont, tournèrent les yeux vers le N.-O., où se cachait, bien loin derrière l’horizon, la terre libre de France, sur laquelle ils allaient tenter de reconquérir leur liberté.

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