XXV
La Croix-au-Bois
Deux heures après, toute l'armée était en marche et campait à quatre heures de Sedan.
Le lendemain, Dillon avait connaissance des avant-postes de Clerfayt, occupant les deux rives de la Meuse.
Une heure après, sous la conduite de Jacques Mérey, le général Miakinsky attaquait avec quinze cents hommes les vingt-quatre mille Autrichiens de Clerfayt, qui, ainsi que l'avait prévu Dumouriez, se retirait et se renfermait dans son camp de Brouenne. Dillon passa devant le Chêne Populaire qui, nous l'avons dit, devait être occupé et défendu par le général Dubouquet, et continua sa marche entre la Meuse et l'Argonne, suivi par Dumouriez et ses quinze mille hommes.
Le surlendemain, Dumouriez était à Baffu; là, il s'arrêtait pour occuper les défilés de la Croix-aux-Bois et de Grand-Pré.
Dillon continua audacieusement son chemin; il fit garder la Chalade, en passant, par deux mille hommes, et arriva aux Islettes, où il trouva Galbaud avec quatre mille hommes.
Le général était venu là de lui-même, et n'avait pas encore vu Fabre d'Églantine, qui courait après lui sur la route de Châlons.
C'est aux Islettes que Jacques Mérey fut d'une véritable utilité à Dillon; il connaissait le pays, ravins et collines. Il indiqua au général, sur le haut de la montagne qui domine les Islettes, un emplacement admirable pour établir une batterie qui rendait ce passage inabordable et dont, après soixante-seize ans, on voit encore l'emplacement aujourd'hui.
Outre cette batterie, Dillon éleva d'excellents retranchements, fit des abatis d'arbres qui formèrent sur la route autant de barricades, et se rendit complètement maître des deux routes qui conduisent à Sainte-Menehould et de Sainte-Menehould à Châlons. Les travaux de Dumouriez à Grand-Pré étaient non moins formidables: l'armée était rangée sur des hauteurs s'élevant en amphithéâtre; au pied de ces hauteurs étaient de vastes prairies que l'ennemi était forcé d'aborder à découvert.
Deux ponts étaient jetés sur l'Aire, deux avant-gardes défendaient ces deux ponts; en cas d'attaque, elles se retiraient en les brûlant; et, en supposant Dumouriez chassé de hauteur en hauteur, il descendait sur le versant opposé, trouvait l'Aisne qu'il mettait entre lui et les Prussiens en faisant sauter ces deux ponts.
Or, il était à peu près certain que l'ennemi échouerait dans ses attaques et que de ce poste élevé Dumouriez dominerait tranquillement la situation.
Le 8, on apprit que, la veille, Dubouquet, avec six mille hommes, avait occupé le passage du Chêne Populeux; le seul qui restât libre était donc celui de la Croix-aux-Bois, situé entre le Chêne Populeux et le Grand-Pré. Dumouriez y alla de sa personne, fit rompre la route, abattre les arbres et y mit pour le défendre un colonel avec deux escadrons et deux bataillons.
Dès lors sa promesse était remplie; l'Argonne, comme les Thermopyles, était gardée. Paris avait devant lui un retranchement que celui qui l'avait élevé regardait lui-même comme inexpugnable.
Le duc d'Orléans avait tenu parole. Jour par jour, Dumouriez avait été instruit des massacres des prisons; sous une apparente insouciance, ces hideux assassinats de Mme de Lamballe à l'Abbaye, des enfants à Bicêtre, des femmes à la Salpêtrière, lui soulevaient le coeur; il notait les assassins sur le calepin des représailles, et se promettait, tout en souriant à ces horribles nouvelles, une affreuse vengeance si jamais il arrivait au pouvoir.
Le duc d'Orléans lui-même n'était pas resté impassible aux massacres. On avait porté la tête de Mme de Lamballe sous ses fenêtres, sous prétexte qu'une amie de la reine devait être une ennemie du duc d'Orléans; mais on l'avait forcé de saluer cette tête, mais on avait forcé Mme de Buffon de la saluer. Elle s'était levée de table, et, pâle jusqu'à la lividité, à moitié morte, elle avait paru au balcon.
Le duc d'Orléans, qui payait un douaire à Mme de Lamballe, écrivait à Dumouriez:
_Ma fortune, à cette mort, s'est augmentée de 300 000 francs de rente, mais ma tête ne tient qu'à un fil._
_Je vous envoie mes deux fils aînés, sauvez-les._
Dès lors il n'y avait plus à balancer, il fallait les prendre. Le 10, le duc de Chartres arriva de la Flandre française avec son régiment, dans lequel son frère, le duc de Montpensier, servait comme lieutenant.
C'était à cette époque un beau et brave jeune homme de vingt ans à peine, ayant été élevé à la Jean-Jacques par Mme de Genlis, extrêmement instruit, quoique son instruction fût plus étendue que profonde. Dans les quelques combats où il s'était trouvé, il avait fait preuve d'un rare courage.
Son frère n'était encore qu'un enfant, mais un enfant charmant, comme celui que j'ai connu et qui portait le même nom que lui.
Dumouriez les reçut à merveille, et dès ce jour une idée pointa dans son esprit.
Louis XVI était devenu impossible; trop de fautes, et même de parjures, l'avaient rendu odieux à la nation. La République était imminente; mais serait-elle durable? Dumouriez ne le croyait pas. Le comte de Provence et le comte d'Artois, en s'exilant, avaient renoncé au trône de France. Il ne fallait que populariser, par deux ou trois victoires auxquelles il prendrait part, le nom du duc de Chartres, et, à un moment donné, le présenter à la France comme un moyen terme entre la république et la royauté.
Ce fut le rêve que fit et que caressa Dumouriez à partir de ce moment.
Avec le duc de Chartres et son frère, le corps que Dumouriez avait commandé dans les Flandres vint le rejoindre; il était composé d'hommes très braves, très aguerris, très dévoués. S'il restait quelque doute sur Dumouriez, ce que les nouveaux venus racontèrent de leur général l'effaça.
Puis Dumouriez, avec sa haute intelligence, comprenait que c'est surtout le moral du soldat qu'il faut soutenir. Il ordonna à la musique de jouer trois fois par jour. Il donna des bals sur l'herbe avec des illuminations sur les arbres, bals auxquels il attira toutes les jolies filles de Cernay, de Melzicourt, de Vienne-le-Château, de la Chalade, de Saint-Thomas, de Vienne-la-ville et des Islettes. Les deux princes commencèrent leur étude de la popularité en faisant danser des paysannes. Les deux jeunes hussards les aidaient de leur mieux. Deux ou trois fois Dumouriez invita les officiers prussiens et autrichiens de Stenay, de Dun-sur-Meuse, de Charny et de Verdun à y venir: s'ils fussent venus, il leur eût fait visiter ses retranchements. Ils ne vinrent pas et il ne put se donner le plaisir de cette gasconnade.
Les souffrances cependant étaient à peu près les mêmes pour nos soldats que pour l'ennemi: la pluie cinq jours sur six; on était obligé de sabler avec le gravier de la rivière l'endroit sur lequel on dansait; mauvais vin, mauvaise bière; mais il y avait dans l'air et dans la parole du chef la flamme du Midi; en voyant le général gai, le soldat chantait; en voyant le général manger son pain bis en riant, le soldat mangeait son pain noir en criant: «Vive la nation!»
Un jour, il se passa une chose grave, et qui montra d'outre en outre l'esprit de cette armée sur laquelle reposait le salut de la France.
Chaque jour, des détachements de volontaires arrivaient et étaient incorporés dans des régiments. Châlons, comme les autres villes, envoya son contingent; mais Châlons s'était, au profit de la Révolution, débarrassé de ce qu'il avait de pis: c'était une tourbe de drôles, parmi lesquels se trouvaient une cinquantaine d'hommes qui, sur la circulaire de Marat, avaient septembrisé de leur mieux. Ils aboyèrent en criant: «Vive Marat! la tête de Dumouriez! la tête de l'aristocrate! la tête du traître.» Ils croyaient rallier à eux les trois quarts de l'armée, ils se trouvèrent seuls. Puis, tandis qu'ils faisaient de leur mieux pour mettre la discorde parmi les patriotes, Dumouriez monta à cheval avec ses hussards. Les mutins virent d'un côté mettre quatre canons en batterie, de l'autre côté un escadron prêt à charger. Dumouriez ordonna à ses canonniers d'allumer les mèches, à ses hussards de tirer le sabre du fourreau; il en fit autant qu'eux, et, s'approchant d'eux à la distance d'une trentaine de pas:
--L'armée de Dumouriez, dit-il à haute voix, ne reçoit dans ses rangs que de bons patriotes et des gens honnêtes. Elle a en mépris les maratistes et en horreur les assassins. Il y a au milieu de vous des misérables qui vous poussent au crime. Chassez-les vous-mêmes de vos rangs ou j'ordonne à mes artilleurs de faire feu, et je sabre avec mes hussards ceux qui seront encore debout. Donc, vous entendez, pas de maratistes, pas d'assassins, pas de bourreaux dans nos rangs. Chassez-les. Devenez bons, braves et grands comme ceux parmi lesquels vous avez l'honneur d'être admis!
Cinquante ou soixante hommes furent chassés. Ils disparurent comme s'ils s'étaient abîmés sous terre. Le reste rentra dans les rangs et prit l'esprit de l'armée, complètement pur des excès de l'intérieur.
Jusqu'au 10 septembre, le roi de Prusse resta à Verdun, répétant à qui voulait l'entendre qu'il venait pour rendre _au roi la royauté, les églises aux prêtres, les propriétés aux propriétaires_.
Ces mots, nous l'avons déjà dit, avaient fait dresser l'oreille au paysan. S'il ne s'était agi que de rendre l'église aux prêtres, le sentiment de la France, qui est profondément religieux, leur en eût de lui-même rouvert les portes, mais en rendant les églises aux prêtres, on rendait les biens au clergé.
Or, on avait confisqué pour quatre milliards de biens aux couvents et aux ordres religieux, et par les ventes qui depuis janvier en avaient été la suite, ces propriétés avaient passé de la main morte à la vivante, des paresseux aux travailleurs, des abbés libertins, des chanoines ventrus, des évêques fastueux aux honnêtes laboureurs[A]; en huit mois, une France nouvelle s'était faite.
Le 10, cependant, les Prussiens se décidèrent à se mettre en mouvement; ils sondèrent tous nos avant-postes, escarmouchèrent sur le front de tous nos détachements.
Sur plusieurs points, nos soldats étaient si désireux d'en arriver à une action décisive, qu'ils escaladèrent leurs retranchements et chargèrent à la baïonnette.
Le soir même, il y eut rapport chez le général. Jacques Mérey, qui n'avait aucune fonction fixe, s'était chargé d'inspecter tous les postes. Il revint de son inspection en disant que le passage de la Croix-aux-Bois n'était pas suffisamment gardé.
Mais, sur ce point, il ne trouva malheureusement point d'accord avec le colonel qui y commandait. Le passage de la Croix-aux-Bois était le seul que les Prussiens n'eussent pas éprouvé. Le colonel prétendit qu'il leur était inconnu, et que non seulement il y avait assez d'hommes pour le garder, mais qu'il pouvait encore envoyer deux ou trois cents hommes au camp de Grand-Pré.
Jacques Mérey insista près de Dumouriez; mais le colonel, qui tenait à prouver qu'il avait raison, envoya à la Chalade un bataillon et un escadron.
La nuit suivante, tourmenté par ses pressentiments, Jacques Mérey monta à cheval et s'achemina vers le passage de la Croix-aux-Bois.
Mais peu à peu d'autres pensées que celles qui avaient déterminé son départ leur succédèrent dans son esprit, et il se mit à rêver comme il rêvait quand il était seul.
À Éva;
À sa vie si vide depuis qu'elle semblait et même qu'elle était si agitée.
Oui, certes, Jacques Mérey était un excellent patriote; oui, la France tenait dans son coeur la place qu'elle devait y tenir, mais elle n'y avait rien fait perdre à la toute-puissance du souvenir d'Éva.
Où était-elle? que devenait-elle? Ne lui avait-elle pas été arrachée avant que la création complète, non pas du corps, mais du cerveau fût accomplie?
Elle resterait belle, il y avait même à parier qu'elle embellirait encore; mais son esprit serait-il assez soutenu par l'éducation pour conserver un sens moral qui pousse toujours son libre arbitre au bien; sa mémoire serait-elle assez tenace pour continuer d'enfermer dans son coeur le souvenir de celui qui, après Dieu, l'avait faite ce qu'elle était?
--Oh! murmurait Jacques.
La clarté s'était faite dans son esprit, mais il y avait encore du trouble dans son âme...
Et il voyait peu à peu son image s'obscurcissant dans cette âme pour ainsi dire inachevée, jusqu'à ce qu'elle se confondit dans cette nuit du passé où flottent les rêves vains sortis par la porte d'ivoire.
Jacques Mérey avait jeté la bride sur le cou de son cheval. Il n'était plus sur la limite de la forêt d'Argonne, il ne suivait plus les rives de l'Aisne, il n'allait plus surveiller le passage menacé de la Croix-aux-Bois. Il était à Argenton, dans la maison mystérieuse, sous l'arbre de la science; il conduisait Éva dans la grotte où pour la première fois elle lui avait dit qu'elle l'aimait et où elle le lui redisait encore. Il revivait enfin sa vie heureuse, quand tout à coup il crut entendre le pétillement de la fusillade suivi du cri d'alarme!
D'un même mouvement, il se dressa sur ses étriers et son cheval hennit.
Toute la fantasmagorie du passé disparut alors comme dans une féerie. Pareil à un dormeur qu'un rêve avait transporté dans des jardins délicieux, sous un lumineux soleil, et qui se réveille la nuit dans un désert, au milieu des précipices, lui se réveilla dans un chemin boueux, dans une forêt sombre, trempé par une pluie fine et glacée, au milieu des éclairs de l'artillerie et de la fusillade qui illuminaient l'épaisseur du bois.
Jacques Mérey mit son cheval au galop, mais, en arrivant à la petite plaine de Longwée, il se trouva au milieu des fuyards.
Il devina tout, la Croix-aux-Bois avait été attaquée comme il l'avait prévu, la position était forcée par les Autrichiens et les émigrés commandés par le prince de Ligne.
Une espèce de bataillon carré s'était formé au commencement de la petite plaine. Jacques Mérey courut là où on résistait encore. Mais, comme il y arrivait, trois ou quatre cents cavaliers chargeaient le colonel français au milieu de ses quelques centaines d'hommes, avec lesquels il essayait de soutenir la retraite.
Jacques Mérey se jeta au milieu de la mêlée.
Le colonel luttait corps à corps avec deux des cavaliers, qui, par une charge de fond, avaient, au cri de «Vive le roi!» rompu le carré. De ses deux coups de pistolets, Jacques les jeta à bas de leurs chevaux, mais à l'instant même il se trouva entouré; il mit le sabre à la main; puis, au milieu des ténèbres, para et porta quelques coups. La nuit était complètement sombre, on ne voyait qu'à la lueur des coups de pistolet. Deux ou trois coups échangés firent une de ces clartés éphémères; mais à cette clarté Jacques crut reconnaître, sous l'uniforme gris et vert des émigrés, le seigneur de Chazelay. Il jeta un cri de rage, poussa son cheval sur lui; mais au même instant il sentit son cheval faiblir des quatre pieds: une balle qui lui était destinée l'avait atteint à la tête au moment où il le faisait cabrer pour franchir l'obstacle. Il s'abîma entre les pieds des chevaux, resta un instant immobile, s'abritant au cadavre de l'animal mort; puis, se relevant et se glissant par une éclaircie, il se trouva sous le dôme de la forêt, c'est-à-dire dans une profonde obscurité.
Il ne pouvait rien dans cette terrible échauffourée qui livrait un des passages à l'ennemi, mais il pouvait beaucoup s'il prévenait à temps Dumouriez de cette catastrophe. Il s'appuya au tronc d'un chêne, se tâta pour voir s'il n'avait rien de cassé; puis s'orientant, il se rappela qu'un petit sentier conduisait de Longwée à Grand-Pré, et que ce sentier côtoyait une des sources de l'Aisne; il écouta, entendit à quelques pas de lui le murmure d'un ruisseau, descendit une courte berge, trouva la source. Dès lors il était tranquille, comme il avait trouvé le ruisseau il trouva le sentier, éloigné seulement d'une lieue et demie de Grand-Pré. Il y fut en trois quarts d'heure.
Deux heures du matin sonnaient au moment où, trempé tout à la fois de pluie et de sueur, couvert de boue et de sang, il frappait à la porte du général.