‹ Création et rédemption, première partie: Le docteur mystérieuxChapitre 36 sur 54 · XXXV

XXXV

Jemmapes

De même qu'en jetant les yeux sur la carte rien n'était plus facile que de se rendre compte de la bataille de Valmy, de même, en prenant la même peine, rien ne sera plus facile que de se rendre compte de la bataille de Jemmapes.

Nous avons dit que l'armée autrichienne était rangée sur les collines qui s'étendent en amphithéâtre depuis Jemmapes jusqu'à Cuesmes.

Dumouriez adopta le même ordre de bataille.

Le général Darville, qui occupait l'extrême-droite de la ligne, vers Frameries, fut chargé de partir avant le jour et d'aller occuper derrière la ville de Mons les hauteurs formant la seule retraite des Autrichiens.

Beurnonville, qui venait après Darville dans notre ordre de bataille, devait marcher droit sur Cuesmes et l'aborder de face. Le duc de Chartres, à qui, dans son plan de royauté, Dumouriez destinait les honneurs de la journée, reçut le commandement du centre, et en même temps le grade de général. Sa mission était d'attaquer Jemmapes de front en essayant de pousser une partie de ses hommes dans la trouée que forme la grande route de Mons entre Jemmapes et Cuesmes. Enfin le général Féraud, qui commandait la gauche, devait traverser le village de Quaregnon et se porter sur les flancs de Jemmapes pour soutenir l'attaque du prince.

Partout la cavalerie se tenait prête à soutenir l'infanterie, et notre artillerie à battre chaque redoute en flanc et à éteindre ses feux.

Une réserve considérable d'infanterie et de cavalerie se tenait prête à marcher derrière le petit ruisseau de Vasme.

Ce fut le canon qui, des deux côtés, commença l'attaque; puis, comme l'ordre en avait été donné, Féraud et Beurnonville se détachèrent, l'un allant attaquer la droite de Jemmapes, l'autre attaquant Cuesmes de front.

Mais ni l'une ni l'autre des deux attaques ne réussit.

Il était onze heures; on se battait depuis trois heures au milieu du brouillard, et le brouillard en se levant montra le peu de progrès que nous avions faits. Il fallait, pour emporter la position de Jemmapes, un de ces hommes à qui on dit: «Allez là, et faites-vous tuer!»

Dumouriez avait cet homme sous la main: c'était Thévenot.

Thévenot traverse Quaregnon, fait cesser la canonnade, entraîne tout le corps d'armée de Féraud avec lui, tête baissée, musique en tête, baïonnette au bout du fusil, et aborde les Autrichiens.

De la vallée, où l'on ne pouvait, à cause du brouillard qui se levait lentement, voir les progrès de nos soldats, on les devinait à la musique dont l'harmonie majestueuse semblait marcher devant la France. De temps en temps, des volées de canon couvraient tout autre bruit; mais, dans les intervalles de la détonation, on entendait toujours ces notes terribles de _la Marseillaise_, devant lesquelles devaient s'ouvrir les portes de toutes les capitales de l'Europe.

Au bruit de cette musique qui s'éloignait toujours, Dumouriez comprit que le moment était venu de lancer le jeune duc de Chartres. Le prince se met à la tête d'une colonne et trouve une brigade qui, voyant déboucher par la route de Mons la cavalerie autrichienne, manifestait une certaine hésitation.

Mais, dans ce moment même, le domestique de Dumouriez, voyant le général qui reculait avec ses hommes, court à lui au milieu du feu, le menace de prendre sa place avec sa livrée, lui fait honte et le pousse en avant; c'est alors qu'arrive le duc de Chartres: ralliant à lui tous les fuyards, en formant un bataillon auquel il donna le nom de _bataillon de Jemmapes_, il descend de son cheval qui ne peut gravir la pente trop escarpée, et à la tête de ces héros improvisés pénètre au milieu des feux d'une artillerie qui change la montagne en fournaise, jusqu'au village de Jemmapes, d'où il chasse les Autrichiens, et à l'extrémité duquel il fait sa jonction avec Thévenot.

Dumouriez, inquiet de ce qui se passait à sa gauche, prend lui-même une centaine de cavaliers et s'élance sur la route de Jemmapes; mais, à peine est-il au tiers de la montagne, qu'il rencontre le duc de Montpensier envoyé par son frère pour lui annoncer que Jemmapes est au pouvoir des Français.

Du point où il est arrivé, il a vu l'hésitation des troupes qui attaquent Cuesmes; un triple rang de redoutes arrêtait Beurnonville, et cependant, au moment où Dumouriez arrivait, Dampierre s'était élancé seul en avant, et le régiment de flanc l'avait suivi, puis nos volontaires s'étaient précipités, et l'on venait d'enlever le premier étage de la triple redoute.

Mais là il recevait le feu des deux autres. Un instant les volontaires parisiens crurent qu'on les avait réunis et entassés sous le feu de l'ennemi pour les anéantir. Dumouriez arrive, les trouve émus et sombres, et prononçant déjà tout bas le mot de trahison. Ce qui soutenait les deux bataillons jacobins cependant, c'était de voir le bataillon de la rue des Lombards, qui était girondin, recevoir la même pluie de feu. Puis ils étaient sous les yeux des vieux soldats de Dumouriez, qui regardaient comment ces conscrits se conduiraient sur le champ de bataille.

Ce fut en ce moment que Dumouriez, rassuré sur sa gauche, jugea important de faire un suprême effort sur sa droite et se jeta au milieu d'eux.

Comme si elle eût attendu ce moment, la lourde masse des dragons impériaux s'ébranla pour charger l'infanterie parisienne; mais Dumouriez se plaça à la tête de cette infanterie, l'épée à la main.

--Feu à vingt pas seulement! cria Dumouriez. Celui qui aura fait feu avant aura eu peur.

Tous entendirent cet ordre, tous l'exécutèrent; ils laissèrent approcher jusqu'à vingt pas cette cavalerie sous laquelle la terre tremblait, puis à vingt pas les trois bataillons firent feu.

Deux cents chevaux abattus, trois cents hommes tués, leur firent un rempart; puis, ne donnant pas le temps à cette lourde cavalerie de se rallier, il lança sur elle sa cavalerie légère, qui poursuivit les dragons jusqu'à Mons.

Lui alors se mit à la tête des bataillons et entonna _la Marseillaise_.

Ce fut un entraînement général; tous ces hommes s'avancèrent à la baïonnette en chantant l'hymne de la liberté. Tous sentaient que le monde avait les yeux fixés sur eux à cette heure, et chacun d'eux fut un héros.

En quelques minutes, les deux autres redoutes furent emportées, les canonniers égorgés sur leurs pièces, et les grenadiers hongrois poignardés à leurs rangs.

Dumouriez ne fit halte que sur les hauteurs de Cuesmes, de même que Thévenot et le duc de Chartres n'avaient fait halte que sur les hauteurs de Jemmapes.

Par malheur, Darville avait mal compris l'ordre qui lui enjoignait de garder les collines par lesquelles les Autrichiens devaient faire leur retraite; il s'arrêta à Berthatmont et s'amusa à canonner sans aucun effet les redoutes.

Sans avoir été chargé d'aucune mission particulière, Jacques Mérey avait été vu partout: avec Thévenot lorsqu'il avait attaqué la gauche de Jemmapes; avec le duc de Chartres lorsqu'il avait enfoncé le centre de l'ennemi; avec Dumouriez lorsqu'il avait escaladé les redoutes.

Le lendemain, il se trouvait nommé sur les rapports des trois chefs.

Le compte des morts fait, il se trouva que de chaque côté la perte était à peu près égale: quatre ou cinq mille morts.

Mais la bataille de Jemmapes avait un résultat plus sérieux qu'un calcul arithmétique. La bataille de Jemmapes, c'était la cause des habitants du monde gagnée en première instance à Valmy, en appel à Jemmapes.

La bataille de Jemmapes n'était point, comme la bataille de Valmy, la victoire d'une armée.

C'était la victoire d'un peuple.

De Jemmapes date l'ère de l'infanterie française.

Sous Charles-Quint, l'infanterie espagnole fut la première infanterie du monde.

Sous le grand Frédéric, ce fut l'infanterie prussienne.

Depuis Jemmapes, c'est l'infanterie française.

À partir de Jemmapes, deux chants patriotiques remplacèrent pour nos soldats le vin et l'eau-de-vie que l'on verse chez les autres peuples.

Avec _la Marseillaise_ on gagna les batailles de plaine. Avec le _Ça ira!_ on enleva les redoutes.

Au lieu de déjeuner, nos soldats, nus, à jeun après une nuit de novembre passée dans les marais, avaient chanté et vaincu.

À deux heures, la bataille était gagnée sur tous les points; ils cessèrent de chanter, s'aperçurent qu'ils étaient fatigués et qu'ils avaient faim.

Ils s'assirent et demandèrent du pain.

Ils eurent du pain et de la bière, ce qu'il fallait pour ne pas mourir de faim.

Mais, à l'horizon, les belles plaines de la Belgique, et derrière elle le monde.

J'ai visité le champ de bataille de Jemmapes, comme j'avais parcouru le champ de bataille de Valmy.

À Valmy, pas d'autre monument que le coeur de Kellermann, qui a voulu avoir sa victoire pour tombeau.

À Jemmapes, rien.

Que la France ait été ingrate envers ses enfants, c'est tout simple; les enfants ont deux mères: celle qui les a enfantés comme hommes, celle qui les a enfantés comme peuples.

À la mère qui les a enfantés comme hommes, ils doivent leur amour.

À la mère qui les a enfantés comme peuples, ils doivent plus que leur amour, ils doivent leur sang.

Mais la Belgique, à qui nous ne devions rien et à qui nous donnions la liberté, ne devait-elle pas, elle, une pierre à nos soldats?

Cette pierre, elle en a fait sculpter un lion, et elle a mis ce lion sur le champ de bataille de Waterloo. Ce lion menace la France!

Orgueil de pygmée, ingratitude de géant!