VIII
RELEVÉ DES DÉPENSES
DE MADAME DE POMPADOUR
DEPUIS LA PREMIÈRE ANNÉE DE SA FAVEUR JUSQU'A SA MORT.
On sait que Jeanne-Antoinette Poisson, mariée fort jeune au sous-fermier général Lenormand d'Étiolles, ne tarda pas à devenir la maîtresse de Louis XV. La mère de madame d'Étiolles, ambitieuse et intrigante, avait toujours rêvé pour sa fille le rôle _honorable_ auquel elle venait de parvenir. Elle lui fit, en conséquence, donner une éducation brillante, et lui inspira surtout le goût des arts. Ce fut en 1745 qu'elle fut reconnue maîtresse en titre du roi et créée par lettres patentes marquise de Pompadour.
C'est de cette année 1745 que date le manuscrit dont nous allons nous occuper. C'est un petit in-quarto sur papier gros et gris. Écrit en petit caractère et sans orthographe, il paraît être de la main de quelque employé de la maison de la marquise, et a été composé sur des notes dont un grand nombre ont été écrites par madame de Pompadour elle-même, ainsi qu'il est facile de le voir quand le copiste, ne se donnant pas la peine de changer ce qu'il a sous les yeux, parle à la première personne, comme dans cet article: _J'avais en vaisselle d'argent pour_, etc., et dans cet autre: _Gages de mes domestiques_, etc.--Il est recouvert d'une feuille de papier jaune sur laquelle est écrit: _Énorme dépense_. La première feuille porte ce titre: _État des dépenses faites pendant le règne de madame la marquise de Pompadour, à commencer le 9 septembre 1745 jusqu'au 15 d'avril 1764_.--C'est le jour où elle est morte.
La première partie du manuscrit est consacrée aux dépenses des bâtiments. Madame de Pompadour aimait beaucoup les constructions. Non-seulement elle fit réparer à grands frais plusieurs propriétés qu'elle avait achetées, mais encore elle fit élever un assez grand nombre de maisons. Son jeune frère, Poisson, connu sous le nom de marquis de Marigny, qui fut directeur gérant des bâtiments du roi, la seconda dans ses vues. Il dirigea particulièrement la construction du charmant château de Bellevue, qui a depuis appartenu à Mesdames de France, et dont il ne reste plus de traces aujourd'hui.--Ce chapitre est intitulé: _État des sommes payées par ordre du roi par le sieur de Montmartel sur les travaux et bâtiments de Crécy, Bellevue et autres endroits, suivant les mandements visés par les sieurs de l'Assurance, d'Isle, et Maurenzel._
_Crécy et Aunay._--Crécy était un fort joli château, faisant aujourd'hui partie du département d'Eure-et-Loir. Madame de Pompadour en fit l'acquisition, en 1748, pour la somme de 650,000 l. Elle acheta en même temps, 140,000 l., la terre d'Aunay, qui touche à Crécy. Les travaux qu'elle y fit faire, pendant les années 1748, 1749, 1750, 1751, 1752, 1753, 1754, s'élevèrent à la somme de 3,288,403 l. 16 s. 6 d.
_La Celle_ est une charmante propriété, à la porte de Versailles. Madame de Pompadour l'acheta 260,000 l., en 1749. Les sommes payées pour l'embellissement du château, pendant les années 1749 et 1751, s'élevèrent à 68,114 l. 15 s. 4 d.
En 1749, Louis XV lui donna une portion du terrain du petit parc de Versailles, sur lequel elle fit construire une jolie habitation qu'elle appela son _Ermitage_. La construction de l'_Ermitage_ lui coûta 283,013 l. 1 s. 5 d.
Madame de Pompadour ne s'arrêtait pas dans son goût de construction qu'elle sut faire partager à Louis XV. Elle venait de créer un charmant bijou dans sa propriété de l'Ermitage, elle voulut construire un véritable château, avec son parc et ses jardins. Il existait sur la côte qui domine la Seine, entre Sèvres et Meudon, des terres qui appartenaient au roi; Louis XV les lui donna, et, grâce au goût de Marigny, l'on vit s'élever l'une des plus jolies habitations princières des environs de Paris. _Bellevue_, nom que méritait bien cette charmante maison, fut construite en 1750. Elle revint à 2,526,927 l. 10 s. 11 d.
Outre ces propriétés, madame de Pompadour avait encore des habitations particulières dans les principales résidences royales. A Versailles, à Compiègne, à Fontainebleau et à Paris.
A Versailles, le roi lui donna, en 1752, le terrain sur lequel se trouvait, sous Louis XIV, la Pompe ou Tour d'Eau, détruite en 1686. Elle y fit construire un hôtel qui lui revint à 210,844 l. 14 s. 10 d. C'est aujourd'hui l'_Hôtel des Réservoirs_ ou _restaurant Duboux_. On avait fait établir contre le mur du réservoir de l'Opéra un corridor qui permettait d'aller du château dans cet hôtel. Madame Duhausset en parle dans un endroit de ses Mémoires: «J'avais, dit-elle, un très-joli appartement à l'hôtel, où j'allais presque toujours à couvert, etc.»
Dans son hôtel de Compiègne, elle dépensa, en 1751, 1752 et 1753, 30,242 l. 7 s. 8 d.
A Fontainebleau, elle fit construire, en 1753, à l'imitation de celui de Versailles, un ermitage qui lui revint à 216,382 l. 18 s. 8 d. Elle acheta à Paris l'hôtel d'Évreux, qu'elle paya 730,000 l., et y dépensa, en 1754, 95,169 l. 6 s.
On trouve encore, au chapitre des dépenses des bâtiments, diverses sommes pour des institutions religieuses. Ainsi l'on voit, pour le couvent des ursulines de Poissy, dont sa tante du côté maternel madame Sainte-Perpétue était l'abbesse, une somme de 4,908 l. 15 s. 10 d., et pour les dames de l'Assomption de Paris, une autre somme de 32,069 l. 14 s. Enfin l'on voit le marquisat de Pompadour y figurer pour 28,000 l., dépensées en 1753.--Dans ce chapitre des bâtiments se trouvent les noms de tous les entrepreneurs et artistes qui ont été employés soit à construire, soit à embellir ces diverses maisons. Les artistes qui ont travaillé au château de Crécy et à Aunay sont: Rousseau, Verbeck et Pigalle, sculpteurs; à la Celle, Rousseau, sculpteur; à l'Ermitage, près Versailles, Rousseau et "Verbeck, sculpteurs, et Rysbrack, peintre de fleurs; à son hôtel de Versailles, Rousseau et Verbeck, sculpteurs, et Rysbrack, peintre; à Bellevue, Coustou, Rousseau, Maurisan, la veuve Chevalier, Verbeck, sculpteurs; Nelson, Gavau, Brunelly, Oudry, peintres; Janson, la veuve Cropel, dessinateurs; Martiniere, émailleur à l'hôtel d'Évreux, à Paris, Verbeck, sculpteur; à l'Ermitage de Fontainebleau, Verbeck.
A la suite du chapitre des dépenses de bâtiments vient un journal commencé le 9 septembre 1745, et terminé en mars 1764, dans lequel est inscrit, mois par mois, ce que recevait madame de Pompadour pour ses dépenses ordinaires. L'on y voit que, pendant ces dix-neuf années, les recettes, pour ses dépenses ordinaires, ont été de 1,767,678 l. 8 s. 9 d., et les dépenses de 977,207 l. 11 s. 6 d. Ce journal peut donner lieu à quelques curieuses observations. Madame de Pompadour touchait une pension qui lui était payée tous les mois, sans compter les sommes qu'elle recevait du roi comme cadeau, toujours pour sa dépense ordinaire. Cette pension était, la première année, de 2,400 l. par mois; en 1746, 1747, 1748 et 1749, les sommes données s'élèvent souvent jusqu'à 30,000 l. dans un mois; puis, dans les années suivantes, pendant lesquelles la passion du roi pour sa maîtresse s'était beaucoup affaiblie, l'on voit la pension se régulariser et se réduire presque constamment à 4,000 l. par mois. On remarque encore que, pendant les premières années, madame de Pompadour reçoit du roi des étrennes, qui disparaissent aussi dans les années suivantes: ainsi, en 1747, année du plus fort de la passion de Louis XV, elle reçoit 50,000 l. d'étrennes; en 1749, elle n'en reçoit plus que 24,000 l., et depuis 1750, on ne les voit plus figurer dans les comptes.
Les sommes qu'elle recevait du roi étant moins fortes et ses dépenses habituelles étant toujours fort considérables, il fallait trouver d'autres ressources. C'est dans le jeu et dans la vente de ses bijoux que madame de Pompadour trouve le moyen d'équilibrer les recettes avec les dépenses. Ainsi on la voit gagner au jeu à Marly, le 15 mai 1752, 9,120 l., et le 31 du même mois, 28,000 l.--En 1760, elle vend des _bracelets de perles_ 12,960 l.--En 1761, elle vend encore des bijoux pour 9,000 l.; en 1762, sa vente de bijoux et le gain du jeu lui rapportent 20,489 l.
Ce journal est terminé par une récapitulation, dans laquelle les recettes et leur emploi sont comparés année par année, et qui montre, comme je l'ai indiqué en donnant le chiffre des recettes et des dépenses, que madame de Pompadour savait très-bien dépenser tous les ans ce qui lui était donné, et ne faisait aucune économie.
A la suite de ce journal se trouve une sorte de dénombrement des richesses de madame de Pompadour et des dépenses autres que celles des bâtiments. C'est particulièrement à cette partie que s'applique la remarque faite plus haut, sur la manière dont l'auteur du manuscrit fait souvent parler madame de Pompadour elle-même. Tous les articles de cette partie sont curieux et méritent d'être cités:
_État de mes effets en général._
Livres.
1. J'avais en vaisselle d'argent, pour 537,600
2. Plus, en vaisselle d'or ou en collifichets 150,000
3. Elle a dépensé pour ses menus plaisirs et en se satisfaisant 1,338,867
4. Pour sa bouche, pendant les dix-neuf années de son _règne_ 3,504,800
5. Pour les voyages du roi, extraordinaires, comédies, opéras, faits et donnés en différentes maisons 4,005,900
6. Gages pour mes domestiques, dix-neuf années 1,168,886
7. Pensions que j'ai toujours faites, _jusqu'à ma mort_ (sic) 229,236
8. Ma cassette, contenant quatre-vingt-dix-huit boîtes d'or, évaluées l'une dans l'autre à 3,000 livres 294,000
9. Une autre cassette contenant tous mes diamants 1,783,000
10. Une superbe collection de pierres gravées chez moi par le sieur le Guay, donnée au roi, estimée 400,000
Madame de Pompadour, qui dessinait fort bien, grava elle-même _une suite de soixante-trois estampes_, d'après ces pierres. Ces gravures ont été publiées et forment un petit in-folio, fort rare, dont il n'avait été tiré qu'un très-petit nombre d'exemplaires pour faire des présents: en 1782, il en parut une autre édition in-quarto, qui est moins recherchée. Ce fut à l'occasion de son talent pour le dessin que Voltaire, l'ayant un jour surprise dessinant une tête, improvisa ce madrigal:
Pompadour, ton crayon divin Devrait dessiner ton visage; Jamais une plus belle main N'aurait fait un plus bel ouvrage.
11. En différents morceaux de vieux laque 111,945
12. En porcelaine ancienne 150,000
13. Achat de pierres fines pour compléter la collection 60,000
14. Linge pour draps et table, pour Crécy 600,452
15. Plus, pour mes autres maisons 400,325
16. Ma garde-robe, tout compris 350,235
17. Ma batterie de cuisine pour toutes mes maisons 66,172
18. Ma bibliothèque, y compris nombre de manuscrits[104] 12,500
19. Donné aux dames qui m'ont toujours accompagnée, pour présent, en variant les effets 460,000
20. Donné aux pauvres pendant tout mon règne 150,000
21. En générosités aux concierges, en robes, vestes, étoffes, ainsi qu'au cabinet du roi 100,000
22. Pour les affaires de mon père, M. de Machault les régla à la somme de 400,000
Le père de madame de Pompadour, François Poisson, avait eu dans l'administration des vivres un emploi fructueux. Accusé de gestion infidèle, il fut forcé de se soustraire aux poursuites du gouvernement. On voit, par cet article, que dans sa fortune elle n'oublia point de faire payer les dettes de son père. Jusqu'ici tous les biographes avaient bien dit que l'affaire de François Poisson avait été oubliée, grâce au crédit de sa fille; mais ce qu'on ignorait, c'est que c'était en satisfaisant ses créanciers:
Livres.
23. En tableaux et autres fantaisies 60,000
24. La dépense de la bougie, pendant dix-neuf ans 660,000
25. La dépense des fallots et chandelles 150,000
26. En belles juments, voitures, chaises à porteurs, chevaux de selle, quoi qu'en ait dit _le Gazetier d'Utrecht_, en tout 1,800,000
Nous ne savons ce qu'a pu dire le _Gazetier d'Utrecht_ à l'occasion des chevaux de madame de Pompadour, car nous avons inutilement cherché ce qui pouvait avoir trait à cette question dans la collection de cette gazette que possède la bibliothèque de Versailles. Ce qu'il y a de certain, c'est que madame de Pompadour aimait beaucoup les chevaux; qu'elle fit acheter de fort beaux étalons dans plusieurs pays, et les réunit dans sa terre de Pompadour, où elle fonda le superbe haras qui existe aujourd'hui, et qu'en 1763 M. de Choiseul fit transformer en haras royal:
Livres.
27. Fourrages, fourniture de mes chevaux pendant dix-neuf années 1,300,000
(Cette somme montre que madame de Pompadour devait avoir, en effet, un assez grand nombre de chevaux.)
28. Pour toute ma livrée, dans toutes mes maisons 250,000
29. Pour achat de Crécy 650,000
30. Achat de la Celle 260,000
31. Achat d'Aunay 140,000
32. Achat de la baronnie de Tréon 80,000
(Tréon est auprès de la terre de Crécy.)
33. Achat de Magenville 25,000
34. Achat de Saint-Remy 24,000
35. Achat d'Ovillé, à moitié chemin d'Orléans 11,000
36. Achat de l'hôtel d'Évreux, à Paris 650,000
37. Achat du terrain à côté dudit hôtel 80,000
38. Dépensé à Champs, pendant l'espace de trois ans 200,000
(Champs est un village du département de Seine-et-Marne, dans lequel se trouvait une fort jolie habitation.)
39. Dépensé à Saint-Ouen pendant l'espace de cinq ans, sans faire les réparations constatées par la maison de Gesvres. 500,000
Saint-Ouen ne paraît pas avoir appartenu à madame de Pompadour, mais elle en avait la jouissance; et, comme on le voit par cet article, elle y fit faire des embellissements qu'elle paya de ses propres fonds.
Dans cette nomenclature des richesses de madame de Pompadour, l'auteur du manuscrit ne dit rien du château de Ménars, qui appartenait aussi à la marquise; on trouve seulement dans le journal de ses dépenses, en marge de l'année 1760: _Achat de Ménars_. Cette propriété paraît avoir été payée par elle sur ses revenus annuels et par petites sommes, car on trouve indiquées dans les années 1760, 1761, 1762, 1763, un assez grand nombre de sommes, sous le titre: _Gratification pour Ménars_.
Enfin, cette partie se termine par un dernier article, intitulé:
40. Médailles d'or et d'argent. 400,000 liv.
Puis, à la suite, l'auteur ajoute quelques réflexions assez curieuses:
«D'après toutes ces dépenses énormes, dit-il, voici un fait que personne ne voudra croire, qui est qu'à sa mort l'on n'ait trouvé à cette femme que 37 louis d'or dans sa table à écrire, qu'elle avait destinés pour les pauvres.»
«Autre fait incroyable, ajoute-t-il, lâché par Collin[105], c'est que pendant sa maladie il fut obligé d'emprunter 70,000 l. pour faire face à la dépense. Ce fait détruit entièrement l'imposture, qui est qu'on a prétendu qu'elle avait dans toutes les banques de l'Europe, et elle se trouve devoir après sa mort la somme de 1,700,000 l.»
Vient ensuite l'énumération de tous les gens attachés à madame de Pompadour, tant à Versailles que dans toutes ses maisons particulières, avec leurs appointements. On remarque parmi tous ces noms:
Livres.
Nesme, premier intendant. 8,000
Collin, chargé des domestiques, et lui servant de secrétaire. 6,000
Le médecin Quesnay, entretenu de tout. 3,000
La Duhausset, femme de chambre. 150
La Couraget, id. 150
La Neveu, id. 150
On sait que madame Duhausset a écrit des _Mémoires_ qui donnent des détails fort curieux sur la vie intime de madame de Pompadour. L'une des deux autres femmes de chambre était femme de condition, mais elle prit un nom emprunté, que madame Duhausset elle-même ne connut jamais bien. Celle-ci seule ne changea point de nom, quoique au service de la maîtresse du roi.
L'on y voit aussi figurer deux nègres, à raison de 1,800 l.
Puis une série de gens attachés à la cuisine, à la garde-robe; la livrée et les employés des différentes maisons, concierges, portiers, jardiniers, etc., et trois aumôniers: un à Versailles, un à Fontainebleau et un à Compiègne.
Après l'énumération des gens attachés à son service, se trouve l'état des pensions que faisait madame de Pompadour. On voit avec plaisir dans ce chapitre qu'une partie des sommes considérables qu'elle touchait était employée en bonnes oeuvres.
La première pension sur cette liste et la plus curieuse est celle faite à madame Lebon pour lui avoir prédit à l'âge de neuf ans qu'elle serait un jour la maîtresse de Louis XV, 600 l. Cette prédiction, dont ne parlent pas les biographes, et dont, on le voit, madame de Pompadour s'est toujours souvenue, a dû avoir une grande influence sur sa destinée, et a été probablement l'une des causes qui poussa sa mère à chercher par tous les moyens à mettre Louis XV en rapport avec la jeune et jolie madame d'Étiolles. La reconnaissance que madame de Pompadour conserva pour madame Lebon fut sans doute la raison qui lui fit toujours avoir un faible pour les sorcières et les sorciers. Madame Duhausset raconte dans ses Mémoires une histoire qui le prouve bien:
«Un an ou quinze mois avant la disgrâce de l'abbé de Bernis, dit-elle, Madame[106] étant à Fontainebleau, elle se mit devant un petit secrétaire pour écrire; il y avait au-dessus un portrait du roi. En fermant le secrétaire, après avoir écrit, le portrait tomba et frappa assez fortement sa tête. Les personnes qui en furent témoins s'alarmèrent, et on envoya chercher M. Quesnay. Il se fit expliquer la chose, et ordonna des calmants et une saignée. Comme elle venait d'être faite, entre madame de Brancas, qui vit du trouble, du mouvement, et Madame sur sa chaise longue. Elle demanda ce que c'était, et on le lui dit. Après avoir témoigné à Madame ses regrets et l'avoir rassurée, elle lui dit: «Je demande en grâce à Madame et au roi, qui venait d'entrer, d'envoyer aussitôt un courrier à M. l'abbé de Bernis, et que madame la marquise veuille bien lui écrire une lettre dans laquelle, sans autre détail, elle lui demandera de lui marquer ce que lui a dit sa sorcière, et qu'il ne craigne pas de l'inquiéter.» La chose fut faite, et ensuite madame de Brancas dit que _la Bontemps_ lui avait prédit dans du marc de café, où elle voyait tout, que la tête de sa meilleure amie était menacée, mais qu'il n'en arriverait rien de fâcheux. Le lendemain, l'abbé écrivit que madame Bontemps lui avait dit aussi: «Vous étiez presque noir en venant au monde,» et que cela était vrai, et qu'on a attribué cette couleur, qui avait duré quelque temps, à un tableau qui était devant le lit de sa mère, et qu'elle regardait souvent ce tableau, qui représentait Cléopâtre se tuant au moyen d'une piqûre d'aspic, que lui apportait un Maure dans des fleurs. Il dit encore qu'elle lui avait dit: «Vous avez bien de l'argent avec vous, mais il ne vous appartient pas;» qu'effectivement il avait deux cents louis pour remettre au duc de la Vallière. Enfin il marquait que, regardant dans la tasse, elle avait dit: «Je vois une de vos amies, la meilleure, une grande dame, menacée d'un accident.» Qu'il devait avouer, malgré sa philosophie, qu'il avait pâli; qu'elle s'en était aperçue, avait regardé de nouveau, et avait dit: «Sa tête sera un peu menacée, mais il n'y paraîtra pas une demi-heure après.» Il n'y avait pas moyen de douter du fait, et il parut fort étonnant au roi, qui fit prendre des informations sur la sorcière, mais que Madame empêcha d'être poursuivie par la police. Elle protégea aussi le fameux _comte de Saint-Germain_, qui prétendait avoir plus de deux mille ans, blanchissait les diamants, faisait grossir les perles, était enfin un véritable sorcier, et que, malgré tout ce charlatanisme, le roi voyait chez madame de Pompadour par amour pour elle.»
La liste des pensions contient ensuite:
Livres.
A madame Sainte-Perpétue, sa tante du côté maternel. 3,000
(Elle était supérieure des ursulines de Poissy.)
A mademoiselle Clergé, ancienne femme de chambre de sa mère. 600
Aux capucines de Paris. 720
(C'est dans l'église de ce couvent qu'elle fut inhumée.)
Aux filles de l'Ave-Maria. 240
A madame Becker, religieuse de Saint-Joseph. 240
A la dame Plantier, nourrice de sa fille. 200
A la dame Pin, son ancienne fille de garde-robe. 50
A Dablon, son père nourricier. 300
Madame de Pompadour eut une fille de M. d'Étiolles; elle se nommait Alexandrine. Il paraît que sa figure était charmante et pleine de feu. Sa mère rêvait pour elle les plus brillantes alliances, lorsqu'elle mourut à quatorze ans, de la petite vérole, dans le couvent de l'Assomption, où elle était élevée. On voit par ces pensions que madame de Pompadour n'oubliait pas ceux qui avaient approché sa fille, et cela explique aussi pourquoi elle protégea toujours ce couvent de l'Assomption, et y fit faire des embellissements dont nous avons vu le chiffre au chapitre des bâtiments.
Livres.
Au fils de sa première femme de chambre. 212
(Celle qui la servait sous un nom supposé.)
Au fils de Douy. 300
Au fils de madame Duhausset, seconde femme de chambre. 400
Pour le petit Beaulieu, gentilhomme. 150
Pour le petit Capon, gentilhomme. 300
Pour la fille Manoyé. 380
Pour mademoiselle Guillier. 300
Pour mademoiselle de Pontavici. 250
Pour madame la baronne de Rhone, âgée de quatre-vingt-dix ans. 3,000
Pour mesdemoiselles de Farges. 2,000
Pour la petite nymphe de Compiègne. 400
Pour le petit Jean-Simon. 300
(Elle faisait distribuer dans les greniers de Versailles, par son homme de confiance, tous les ans, 12 à 13 mille livres.) 12,000
Au petit Sans-Bras. 144
A un pauvre boiteux. 36
A madame Questier. 72
A madame de Gosmond, pour être religieuse. 1,800
A mademoiselle Dulaurent, pour être religieuse. 1,800
A mademoiselle Duhausset. 400
A mademoiselle de Longpré, sa parente. 600
A madame de la Croix. 300
A madame Trusson, pour remettre à quelqu'un à Paris. 240
Puis vient une longue liste des maisons religieuses auxquelles madame de Pompadour accordait des secours; ces maisons sont au nombre de cinquante et une.
Elle leur donnait tous les ans dans le carême. 600
A tous les curés de ses maisons. 1,452
Aux deux curés de Versailles, à chacun 10 louis. 480
Au curé de Fontainebleau. 120
Au curé de Choisy. 120
Aux soeurs grises de Choisy. 120
Aux soeurs grises de Fontainebleau. 120
A tous les curés de Compiègne. 600
A toutes les maisons religieuses de Compiègne. 1,200
A un pauvre abbé de Compiègne, aux carmélites. 48
A madame de Villars, pour ses pauvres, tous les ans. 1,200
Aux frères de la forêt de Sénart. 46
A la bouquetière du château de Versailles, suivant la cour. 120
La fondation d'une grand'messe aux carmélites de Compiègne. 600
Le jour de l'an, à tous les officiers des petits appartements du roi, et garçons du château, à chacun une très-belle veste. 1,000
A tous les autres domestiques du roi, suisses des appartements grands et petits, valets de pied, frotteurs, cochers, postillons et palefreniers du roi, et tous les métiers travaillant au château. 1,200
A la naissance de Mgr le duc de Bourgogne, elle donna 3,000 livres à distribuer aux pauvres de Versailles. 3,000
Ainsi qu'aux autres naissances, trois autres fois. 9,000
Elle fit donner aux pauvres de la Trappe, en deux fois. 15,000
Elle fit à Crécy, en deux fois, quarante-deux mariages, à l'occasion de la naissance des princes. Elle dota mari et femme à raison de 300 livres et 200 livres pour les habits. 21,000
Telle est la liste de ses dons.
Le manuscrit est enfin terminé par une récapitulation des sommes dépensées par madame de Pompadour pendant les dix-neuf années de sa faveur.--Le total général est de 36,924,140 l. 8 s. 9 d.
Voilà, sur sa déclaration, le relevé de ce que madame de Pompadour a coûté à la France.