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I.--FÉES

«Toutes les fées, dit M. Leroux de Lincy[1], se rattachent à deux familles bien-distinctes l'une de l'autre. Les nymphes de l'île de Sein, principalement connues en France et en Angleterre, composent la première et aussi la plus ancienne, car on y retrouve le souvenir des mythologies antiques mêlé aux usages des Celtes et des Gaulois. Viennent après les divinités Scandinaves, qui complètent en les multipliant les traditions admises à ce sujet.»

[Note 1: Le Livre des légendes, introduction, par M. Leroux de Lincy, p. 170. Paris, Silvestre, 1836, in-8°.]

Pomponius Mela[1] nous apprend que «l'île de Sein est sur la côte des Osismiens; ce qui la distingue particulièrement, c'est l'oracle d'une divinité gauloise. Les prêtresses de ce dieu gardent une perpétuelle virginité; elles sont au nombre de neuf. Les Gaulois les nomment Cènes: ils croient qu'animées d'un génie particulier, elles peuvent par leurs vers, exciter des tempêtes et dans les airs et sur la mer, prendre la forme de toute espèce d'animaux, guérir les maladies les plus invétérées, prédire l'avenir; elles n'exercent leur art que pour les navigateurs qui se mettent en mer dans le seul but de les consulter.»

[Note 1: De situ orbis, liv. III, ch. VI.]

«Telles sont, suivant M. Leroux de Lincy[1], les premières de toutes les fées que nous trouvons en France et dont le souvenir, conservé dans nos plus anciennes traditions populaires, s'est perpétué dans les chants de nos trouvères et dans nos romans de chevalerie; il se mêle aux croyances que le paganisme avait laissées parmi nous, et ces deux éléments confondus, multiplièrent à l'infini ces fantastiques créatures. L'île de Sein ne fut bientôt plus assez vaste pour les contenir; elles se répandirent au milieu de nos forêts, habitèrent nos rochers et nos châteaux, puis bien loin, vers le Nord, au delà de la Grande-Bretagne, fut placé le royaume de féerie. Il se nommait Avalon.»

[Note 1: Le Livre des légendes, introduction, p. 174.]

Voici la description qu'en fait le Roman de Guillaume au court nez[1]:

[Note 1: Cité par M. Leroux de Lincy, le Livre des légendes, appendices, p. 249.]

«Avalon fu mult riche et assazée Onques si riche cité ne fu fondée; Li mur en sont d'une grant pierre lée, Il n'est, nus hons, tant ait la char navrée, S'à cele pierre pooist fere adesée Qu'ele ne fust tout maintenant sanée; Adès reluit com fournaise embrasée. Chescune porte est d'yvoire planée La mestre tour estoit si compassée, N'i avoit pierre ne fust à or fondée. .V. c. fenestes y cloent la vesprée C'onques de fust n'i ot une denrée. Il n'i ot ays saillie, ne dorée Qui de verniz ne soit fete et ouvrée. Et eu chescune une pierre fondée Une esmeraude, .j. grant topace lée, Beric, jagonce, ou sadoine esmerée. La couverture fu à or tregetée, Sus.j. pomnel fu l'aygle d'or fermée, En son bec tint une pierre esprouvée; Hom s'il la voit ou soir ou matinée, Quanqu'il demande ne li soit aprestée.»

On trouvait à Avalon ces simples précieux qui guérissaient les larges blessures des chevaliers. C'est là que fut porté Artur après le terrible combat de Cubelin: «Nous l'y avons déposé sur un lit d'or, dit le barde Taliessin dans la Vie de Merlin par Geoffroi de Monmouth; Morgane après avoir longtemps considéré ses blessures, nous a promis de les guérir. Heureux de ce présage, nous lui avons laissé notre roi.»

C'est dans cette île aussi que Morgane mena son bien-aimé Ogier le Danois pour prendre soin de son éducation. C'est encore là que fut porté Renoart, l'un des héros de la chanson de gestes de Guillaume au court nez:

Avec Artur, avecques Roland, Avec Gauvain, avecques Yvant.

Là étaient Auberon et Mallabron «ung luyton de mer» dit le roman d'Ogier; et M. Maury pense que c'est dans cette île mystérieuse que fut conduit Lanval par la fée sa maîtresse.

Giraud de Cambrie place à Glastonbury, dans le Somersetshire, la situation de cette île enchantée, de cette espèce de paradis des fées. «Cette île délicieuse d'Avalon, dit le roman d'Ogier le Danois, dont les habitants menoient vie très joyeuse, sans penser à nulle quelconque meschante chose, fors prendre leurs mondains plaisirs.»

Le nom d'Avalon vient d'Inis Afalon, île des pommes, en langue bretonne, et l'on a expliqué cette qualification par l'abondance des pommiers qui se rencontraient à Glastonbury. Suivant M. de Fréminville[1], Avalon serait la petite île d'Agalon, située non loin du célèbre château de Kerduel, et dont les chroniqueurs font le séjour favori du roi Artur.

[Note 1: Antiquités de la Bretagne, Côtes-du-Nord, p. 19.]

D'après l'Edda, «les fées qui sont d'une bonne origine sont bonnes et dispensent de bonnes destinées; mais les hommes à qui il arrive du malheur doivent l'attribuer aux méchantes fées.»

On lit dans le roman de Lancelot du Lac: «Toutes les femmes sont appelées fées qui savent des enchantements et des charmes et qui connaissent le pouvoir de certaines paroles, la vertu des pierres et des herbes; ce sont les fées qui donnent la richesse, la beauté et la jeunesse.»

«Mon enfant, dit un auteur anonyme du XIVe siècle, rapporté par M. Leroux de Lincy[1], les fées ce estoient diables qui disoient que les gens estoient destinez et faes les uns à bien, les autres à mal, selon le cours du ciel ou de la nature. Comme se un enfant naissoit à tele heure ou en tel cours, il li estoit destiné qu'il seroit pendu ou qu'il seroit noié, ou qu'il espouseroit tel dame ou teles destinées, pour ce les appeloit l'en fes, quar fée selon le latin, vaut autant comme destinée, fatatrices vocabantur.»

[Note 1: Le Livre des légendes, introduction, p. 240.]

«Laissons les acteurs ester, dit Jean d'Arras[1], et racontons ce que nous avons ouy dire et raconter à nos anciens, et que cestui jour nous oyons dire qu'on a vu au païs de Poitou et ailleurs, pour coulourer nostre histoire, à estre vraie, comme nous le tenons et qui nous est publié par les vraies chroniques, nous avons ouy raconter à nos anciens que en plusieurs parties sont aparues à plusieurs tres familierement, choses lesquelles aucuns appeloient luitons, aucuns autres les faës, aucuns autres les bonnes dames, qui vont de nuit et entrent dedans les maisons, sans les huis rompre, ne ouvrir, et ostent les enffanz des berceulx et bestournent les membres, ou les ardent, et quant au partir les laissent aussi sains comme devant, et à aucuns donnent grant eur en cest monde. Encores, dit Gervaise, que autres faës s'apairent de nuit en guise de femmes à face ridée, basses et en petite estature et font les besoignes des hostelz libéralement, et nul mal ne faisoient; et dit que, pour certain, il avoit veu ung ancien homme qui racontoit pour vérité qu'il avoit veu en son temps grant foison de telles choses. Et dit encore que les dictes faës se mettoient en fourme de très belles femmes; et en ont plusieurs hommes prinses pour moittiers; parmi aucunes convenances qu'elles leur faisoient jurer, les uns qu'ils ne les verroient jamais nues, les autres que le samedi ne querroient qu'elles seroient devenues; aucunes, se elles avoient enfans, que leurs mariz ne les verroient jamais en leur gésine, et tant qu'ils leur tenoient leurs convenances, ils estoient regnant en grant audicion et prospérité, et sitost qu'ils deffailloient ils les perdoient et décheoient de tous leur boneur petit à petit; et aucunes se convertissoient en serpens, ung ou plusieurs jours la sepmaine, etc.»

[Note 1: Roman de Mélusine, cité par M. Leroux de Lincy, le Livre des légendes, introduction, p. 172.]

Le fond des forêts et le bord des fontaines étaient le séjour favori des fées.

«Les fées, dit M.A. Maury[1] se rendaient visibles près de l'ancienne fontaine druidique de Baranton, dans la forêt de Brochéliande:

[Note 1: Les fées du moyen âge, recherches sur leur origine, leur histoire et leurs attributs, pour servir à la connaissance de la mythologie gauloise, par L. F. Alfred Maury. Paris, Ladrange, 1843, in-12]

«Là soule l'en les fées veoir», écrivait en 1096 Robert Wace. Ce fut également dans une forêt, celle de Colombiers en Poitou, près d'une fontaine appelée aujourd'hui par corruption la font de scié, que Mélusine apparut à Raimondin[1]. C'est aussi près d'une fontaine que Graelent vit la fée dont il tomba amoureux et avec laquelle il disparut pour ne plus jamais reparaître[2]. C'est près d'une rivière que Lanval rencontra les deux fées dont l'une, celle qui devint sa maîtresse, l'emmena dans l'île d'Avalon, après l'avoir soustrait au danger que lui faisait courir l'odieux ressentiment de Genevre[3]. Viviane, fée célèbre dont le nom est une corruption de Vivlian, génie des bois, célébrée par les chants celtiques, habitait au fond des forêts, sous un buisson d'aubépine, où elle tint Merlin ensorcelé[4].»

[Note 1: Histoire de Mélusine, par Jean d'Arras. Paris, 1698, in-12, p. 125.]

[Note 2: Poésies de Marie de France, édit. Roquefort, t. I, p. 537; lai de Graelent.]

[Note 3: Même ouvrage, t. II, p. 207; lai de Lanval.]

[Note 4: Th. de la Villemarqué, Contes populaires des anciens Bretons.]

«Les eaux minérales, dont l'action bienfaisante était attribuée à des divinités cachées, à Sirona, à Vénus anadyomène, auxquelles on consacrait des ex-voto et des autels, furent regardées au moyen âge comme devant leur vertu médicale à la présence des fées. Près de Domremy, la source thermale qui coulait au pied de l'arbre des fées et où s'était souvent arrêtée Jeanne d'Arc, en proie à ses étonnantes visions, avait jailli, suivant le dire populaire, sous la baguette des bonnes fées. C'est encore sous le même patronage que les montagnards de l'Auvergne placent les eaux minérales de Murat-le-Quaire. Les habitants de Gloucester, l'ancienne Kerloiou, prétendent que neuf fées, neuf magiciennes veillent à la garde des eaux thermales de cette ville; et ils ajoutent qu'il faut les vaincre quand on veut en faire usage.»

Une des principales occupations des fées, c'est de douer les enfants de vertus plus ou moins extraordinaires, plus ou moins surnaturelles.

Le Roman d'Ogier le Danois raconte que: «La nuit où l'enfant naquit, les demoiselles du château le portèrent dans une chambre séparée, et quand il fut là, six belles demoiselles qui étaient fées se présentèrent: s'étant approchées de l'enfant, l'une d'elles, nommée Gloriande, le prit dans ses bras, et le voyant si beau, si bien fait, elle l'embrassa et dit: Mon enfant, je te donne un don par la grâce de Dieu, c'est que toute ta vie tu seras le plus hardi chevalier de ton temps. Dame, dit une autre fée, nommée Palestrine, certes voilà un beau don, et moi j'y ajoute que jamais tournois et batailles ne manqueront à Oger. Dame, ajouta la troisième, nommée Pharamonde, ces dons ne sont pas sans péril, aussi je veux qu'il soit toujours vainqueur. Je veux, dit alors Melior, qu'il soit le plus beau, le plus gracieux des chevaliers. Et moi, dit Pressine, je lui promets un amour heureux et constant de la part de toutes les dames. Enfin, Mourgues, la sixième, ajouta: J'ai bien écouté tous les dons que vous avez faits à cet enfant, eh bien! il en jouira seulement après avoir été mon ami par amour, et avoir habité mon château d'Avalon. Ayant dit, Mourgues embrassa l'enfant, et toutes les fées disparurent.»

Le Roman de Guillaume au court nez, cité par Leroux de Lincy[1], raconte les dons des fées à la naissance du fils de Maillefer:

[Note 1: Le livre des légendes, appendices, p. 257.]

A ce termine que li enfès fu nez Fils Maillefer, dont vous oy avez, Coustume avoient les gens, par véritez, Et en Provence et en autres regnez, Tables métoient et sièges ordenez Et sur la table .iij. blancs pains buletez .Iij. poz de vin et .iij. hénas de lès. Et par encoste iert li enfès posez, En.i. mailluel y estoit aportez. Devant les dames estoit desvelopez Et de chascune véuz et esgardez S'iert filz ou fille, ne a droit figurez. Et en après baptisiez et levez. . . . . . . . . . . . . . . . . Biaus fut li temps, la lune luisoit cler Li eur est bone et mult fist à loer: Or nous devons de l'enfant raconter, Quelle aventure Dieu i volt demonstrer; .Iij. fées vinrent port l'enfant revider. L'une le prist tantost, sans demorer, Et l'autre fée vait le feu alumer, L'enfent y font .i. petitet chaufer, La tierce fée là l'a renmailloter Et puis le vont couchier pour reposer; Puis sont assises à la table, au souper, Assez trovèrent pain et char et vin cler. Quant ont maingié, se prisrent à parler; Dist l'une à l'autre: il nous convient doner A cest enfant et bel don présenter. Dist la mestresse: premiers vueil deviser Quel ségnorie ge li vueil destiner S'il vient en aige, qu'il puist armes porter, Biaus iert et fors et hardis por jouster; Constantinoble qui mult fait à douter, Tenra cis enfès, ains que doie finer, Rois iert et sires de Gresce sur la mer, Ceux de Vénisce fera crestiener. Jà pour assaut ne le convient armer! Car jà n'iert homs qui le puist affoler Ne beste nule qui le puist mal mener, Ours, ne lyons, ne serpens, ne sengler, N'auront pooir de lui envenimer.

Encore veil de moi soit enmieudrez S'il avient chose qu'il soit en mer entrez, Jà ses vaissiaux ne sera afondrez, Ne par tourmente empiriez ne grevez; Dist sa compaigne: or avez dit assez, Or me lessiez dire mes volontez. Je veil qu'il soit de dames bien amez Et de pucèles joïs et honorez; Et je voldrai qu'il soit bons clers letrez D'art d'yngremance apris et doctrinez Par quoi s'avient qu'il soit emprisonez En fort chastel, ne en tour enfermez, Que il s'en isse ancois .iij. jours passez, Et dist la tierce: Dame, bien dit avez, Or li donrai, se vous le comandez. Dient les autres: faites vos volontez, Mais gardez bien qu'il ne soit empirez.

La tierce fée fut mult de grand valour A l'enfant done et prouece et baudour, Cortois et sages, si est bel parliour Chiens et oisiaux ne trace à nul jour, Et soit archiers c'on ne sache mellour. De .x. royaumes tendra encor l'ounour. A tant se lièvent toutes .iij. sanz demour; Li jours apert, si voient la luour Alors s'en vont plus n'i ont fait séjour. L'enfant commandent à Dieu le créatour.

«Souvent, dit M. Leroux de Lincy[1] et principalement en Bretagne, au lieu d'attendre les fées, on allait au devant d'elles, et l'on portait l'enfant dans les endroits connus pour servir de demeure à ces divinités. Ces lieux étaient célèbres, on doit le penser, et beaucoup de nos provinces ont consacré le souvenir de cette croyance dans la désignation de grottes aux fées que portent quelques sites écartés ou souterrains de leur territoire.»

[Note 1: Le Livre des légendes, introduction, p. 180.]

Le fragment du roman de Brun de la Montagne qui nous est parvenu se rapporte à cet usage: Butor, baron de la Montagne, ayant épousé une jeune femme, quoique vieux, en eut un fils, qu'il résolut de faire porter à la fontaine là où les fées viennent se reposer. Il dit à la mère:

Il a des lieux faës ès marches de Champaigne, Et aussi en a il en la Roche Grifaigne; Et si croy qu'il en a aussi en Alemaigne, Et en bois Bersillant, par dosous la montaigne; Et non pourquant ausi en a il en Espaigne, Et tout cil lieu faë sont Artu de Bretaigne.

Le seigneur de la Montagne confia son fils à Bruyant, chevalier qu'il aimait. Et celui-ci partit avec une troupe de vassaux. Ils déposèrent l'enfant auprès de la forêt de Brochéliande, et les dames fées ne tardèrent pas à s'y rendre; elles étaient bien gracieuses et leur corps, plus blanc que neige, était revêtu d'une robe de même couleur; sur leur tête brillait une couronne d'or. Elles s'approchèrent, et quand elles virent l'enfant: Voici un nouveau-né, dit l'une d'elles. Certainement, reprit la plus belle, qui paraissait commander aux deux autres; je suis sûre qu'il n'a pas une semaine. Allons, il faut le baptiser et le douer de grandes vertus. Je lui donne, reprit la seconde, la beauté, la grâce; je veux qu'on dise que ses marraines ont été généreuses. Je veux encore qu'il soit vainqueur dans les tournois, dans les batailles. Maîtresse, si vous trouvez mieux que cela, donnez-lui. Dame, reprit la maîtresse, vous avez peu de sens, quand vous osez devant moi donner tant à ce petit. Et moi je veux que dans sa jeunesse il ait une amie insensible à ses voeux. Et bien que par votre puissance, il soit noble, généreux, beau, courtois, il aura peine en amour; ainsi je l'ordonne. Dame, ajouta la troisième, ne vous fâchez pas si je fais courtoisie à cet enfant, car il vient de haut lignage et je n'en sais pas de plus noble. Aussi je veux m'appliquer à le servir et à l'aider dans toutes ses entreprises. Je le nourrirai, et c'est moi qui le garderai jusqu'à l'âge où il aura une amie, et c'est moi qui serai la sienne. Je vois, dit la maîtresse, que vous aimez beaucoup cet enfant; mais pour cela je ne changerai pas mon don. Je vous en conjure, dame, reprit la troisième, laissez-moi cet enfant; je puis le rendre bien heureux... Non, répliqua la maîtresse, je veux que mes paroles s'accomplissent, et il aura, en dépit de vous deux, le plus vilain amour que l'on ait jamais éprouvé. Après avoir ainsi parlé, les trois fées disparurent, les chevaliers reprirent l'enfant et le reportèrent au château de la Montagne, où bientôt une fée se présenta comme nourrice.

Les fées assistèrent de même, dit M. Maury[1], à la venue au monde d'Isaïe le Triste. Aux environs de la Roche aux Fées, dans le canton de Rhétiers, les paysans croient encore aux fées qui prennent, disent-ils, soin des petits enfants, dont elles pronostiquent le sort futur; elles descendent dans les maisons par les cheminées et ressortent de même pour s'en aller[2]. Les volas ou valas Scandinaves allaient de même prédire la destinée des enfants qui naissaient dans les grandes familles[3]; elles assistaient aux accouchements laborieux et aidaient par leurs incantations (galdrar) les femmes en travail. Les fées voulaient même souvent être invitées. Longtemps, à l'époque des couches de leurs femmes, les Bretons servaient un repas dans une chambre contiguë à celle de l'accouchée, repas qui était destiné aux fées, dont ils redoutaient le ressentiment[4]. Les fées furent invitées à la naissance d'Obéron, elles le dotèrent à l'envi des dons les plus rares; une seule fut oubliée, et pour se venger de l'outrage qui lui était fait, elle condamna Obéron à ne jamais dépasser la taille d'un nain.

[Note 1: Les Fées au moyen âge.]

[Note 2: Mémoires de M. de la Pillaye, dans le t. II de la nouvelle série des Mémoires des antiquaires de France, p. 95.]

[Note 3: Bergmann, Poèmes islandais, p. 159. Grenville Pigott, a Manual of Scandinavian mythology, p. 353. Londres, 1839.]

[Note 4: Dans l'antiquité, à la naissance des enfants des familles riches, par suite de croyances analogues à celles-ci, on établissait dans l'atrium un lit pour Junon Lucine.]

«Dans la légende de saint Armentaire, composée vers l'an 1300, par un gentilhomme de Provence nommé Raymond, on parle des sacrifices qu'on faisait à la fée Esterelle, qui rendait les femmes fécondes. Ces sacrifices étaient offerts sur une pierre nommée la Lauza de la fada[1].»

[Note 1: Cambry, Monuments celtiques, p. 342.]

Les fées aimaient à suborner les jeunes seigneurs, témoin ce chant de la Bretagne que rapporte M. de la Villemarqué[1]: «La Korrigan était assise au bord d'une fontaine et peignait ses cheveux blonds; elle les peignait avec un peigne d'or, car ces dames ne sont pas pauvres: Vous êtes bien téméraire, de venir troubler mon eau, dit la Korrigan; vous m'épouserez à l'instant ou pendant sept années vous sécherez sur pied, ou vous mourrez dans trois jours.»

[Note 1: Chants populaires de la Bretagne, t. I, p. 4.]

Mélusine suborna ainsi Raimondin pour échapper au destin cruel que lui avait prédit sa mère Pressine.

«La beauté, dit M. Maury[1], est, il est vrai, un des avantages qu'elles ont conservés; cette beauté est presque proverbiale dans la poésie du moyen âge; mais à ces charmes elles unissent quelques secrète difformité, quelque affreux défaut; elles ont, en un mot, je ne sais quoi d'étrange dans leur conduite et leur personne. La charmante Mélusine devenait, tous les samedis, serpent de la tête au bas du corps. La fée qui, d'après la légende, est la souche de la maison de Haro, avait un pied de biche d'où elle tira son nom, et n'était elle-même qu'un démon succube.»

[Note 1: Les Fées du moyen âge, p. 53.]

«Le nom de dame du lac, dit le même auteur, donné à plusieurs fées, à la Sibille du roman de Perceforest, à Viviane, qui éleva le fameux Lancelot, surnommé aussi du Lac, a son origine dans les traditions septentrionales. Ces dames du lac sont filles des meerweib-nixes qui, sur les bords du Danube, prédisent dans les Niebelungen, l'avenir au guerrier Hagène; elles descendent de cette sirène du Rhin qui, à l'entrée du gouffre où avait été précipité le fatal trésor des Niebelungen, attirait par l'harmonie de ses chants que quinze échos répétaient, les vaisseaux dans l'abîme.»

«Les ondins, les nixes de l'Allemagne, attirent au fond des eaux les mortels qu'elles ont séduits ou ceux qui, à l'exemple d'Hylas, se hasardent imprudemment sur les bords qu'elles habitent. En France, une légende provençale raconte de même comment une fée attira Brincan sous la plaine liquide et le transporta dans son palais de cristal[1]. Cette fée avait une chevelure vert glauque, qui rappelle celle que donnent les habitants de la Thuringe à la nixe du lac de Sal-Zung[2], ou celle qu'attribuent les Slaves à leurs roussalkis[3]. Ces roussalkis, comme les ondins de Magdebourg[4], comme les Korrigans de la Bretagne, viennent souvent à la surface des eaux peigner leur brillante chevelure. Mélusine nous est représentée de même peignant ses longs cheveux, tandis que sa queue s'agite dans un bassin.»

[Note 1: Kirghtley, The fairy Mythology, t. II, p. 287].

[Note 2: Bechstein, der Sagenschatz und die Sagenkreise des Thuringeslandes, P. IV, p. 117, Meiningen 1838, in-12. (Les nixes de ce lac enlevaient aussi les enfants, comme les Korrigans de la Bretagne).]

[Note 3: Makaroff, Traditions russes (en russe), t. I, p. 9.]

[Note 4: Grimm, Traditions allemandes, t. I, p. 83.]

«Plusieurs fées, dit M. A. Maury[1], sont représentées comme de véritables divinités domestiques. Dame Abonde, cette fée dont parle Guillaume de Paris, apporte l'abondance dans les maisons qu'elle fréquente[2]. La célèbre fée Mélusine pousse des gémissements douloureux chaque fois que la mort vient enlever un Lusignan[3]. Dans l'Irlande, la Banshee vient de même aux fenêtres du malade appartenant à la famille qu'elle protège, frapper des mains et faire entendre des cris de désespoir[4]. En Allemagne, dame Berthe, appelée aussi la Dame blanche se montre comme les fées à la naissance des enfants de plusieurs maisons princières sur lesquelles elle étend sa protection... Dans les bruyères de Lunebourg, la Klage Weib annonce aux habitants leur fin prochaine. Quand la tempête éclate, que le ciel s'ouvre, quand la nature est en proie à quelques-unes de ces tourmentes où elle semble lutter contre la destruction, la Klage Weib se dresse tout à coup comme un autre Adamastor, et, appuyant son bras gigantesque sur la frêle cabane du paysan, elle lui annonce par l'ébranlement soudain de sa demeure que la mort l'a désigné[5].

[Note 1: Les Fées du moyen âge.]

[Note 2: Guillaume de Paris, De Universo, t. I, p. 1037. Orléans, 1674, in-fol. (Cette dame Abonde paraît être la même que la Mab dont Shakespeare parle dans sa tragédie de Roméo et Juliette. Elle se rattache à la Holda des Allemands). Voyez G. Zimmermann, De Mutata saxonum veterum religione, p. 21. Darmstadt, 1839.]

[Note 3: J. d'Arras, Histoire de Mélusine, p. 310.]

[Note 4: Crofton Croker, Fairy Legends and Traditions of the South of Ireland. Londres, 1834, in-12, part. I, p. 228; part. II, p. 10.]

[Note 5: Spiels Archiv. II, 297.]

Les historiens citent encore d'autres dames blanches, comme la dame blanche d'Avenel, la dona bianca des Colalto, la femme blanche des seigneurs de Neuhaus et de Rosenberg, etc.

On donne encore le nom de dames blanches aux fées bretonnes ou Korrigans. Elles connaissent l'avenir, commandent aux agents de la nature, peuvent se transformer en la forme qui leur plaît. En un clin d'oeil les Korrigans peuvent se transporter d'un bout du monde à l'autre. Tous les ans, au retour du printemps, elles célèbrent une grande fête de nuit; au clair de lune elles assistent à un repas mystérieux, puis disparaissent aux premiers rayons de l'aurore. Elles sont ordinairement vêtues de blanc, ce qui leur a valu leur surnom. Les paysans bas-bretons assurent que ce sont de grandes princesses gauloises qui n'ont pas voulu embrasser le christianisme lors de l'arrivée des apôtres[1].

[Note 1: Voyez l'introduction des Contes populaires des anciens Bretons, par M. de la Villemarqué, p. XL, et les Fées du moyen âge, par M. Alfred Maury, p. 39.]

«On a aussi appelé dames blanches, dit Reiffenberg[1], d'autres êtres, d'une nature malfaisante, qui n'étaient pas spécialement dévoués à une race particulière; telles étaient les witte wijven de la Frise, dont parlent Corneil Van Kempen, Schott, T. Van Brussel et des Roches. Du temps de l'empereur Lothaire, en 830, dit le premier de ces écrivains, beaucoup de spectres infestaient la Frise, particulièrement les dames blanches ou nymphes des anciens. Elles habitaient des cavernes souterraines, et surprenaient les voyageurs égarés la nuit, les bergers gardant leurs troupeaux, ou encore les femmes nouvellement accouchées et leurs enfants, qu'elles emportaient dans leurs repaires, d'où l'on entendait sortir quantité de bruits étranges, des vagissements, quelques mots imparfaits et toute espèce de sons musicaux.»

[Note 1: Dictionnaire de la conversation, article DAMES BLANCHES.]

L'Aïa, Ambriane ou Caieta est une fée de la classe des dames blanches, qui habite le territoire de Gaëte, dans le royaume de Naples, et qui y préoccupe autant l'esprit des personnes faites que celui de l'enfance. Comme chez la plupart des dames blanches, les intentions de l'Aïa sont toujours bienveillantes: elle s'intéresse à la naissance, aux événements heureux et malheureux, et à la mort de tous les membres de la famille qu'elle protège. Elle balance le berceau des nouveau-nés. C'est principalement durant les heures du sommeil qu'elle se met à parcourir les chambres de la maison; mais elle y revient encore quelquefois pendant le jour. Ainsi, lorsqu'on entend le craquement d'une porte, d'un volet, d'un meuble, et que l'air agité siffle légèrement, on est convaincu que c'est l'annonce de la visite de l'Aïa. Alors chacun garde le silence, écoute; le coeur bat à tous; on éprouve à la fois de la crainte et un respect religieux; le travail est suspendu; et l'on attend que la belle Ambriane ait eu le temps d'achever l'inspection qu'on suppose qu'elle est venue faire. Quelques personnes, plus favorisées ou menteuses, affirment avoir vu la fée, et décrivent sa grande taille, son visage grave, sa robe blanche, son voile qui ondule; mais la plupart des croyants déclarent n'avoir pas été assez heureux pour l'apercevoir. Cette superstition remonte à des temps reculés, puisque Virgile la trouva existant déjà au même lieu.

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