‹ D'Archangel au golfe PersiqueChapitre 39 sur 51 · XIX

XIX

LE RETOUR DE LENTINA

On proclame l’armistice le 24 février. Mais cela signifie sans doute que les hostilités vont recommencer, car des Persans demandent asile à l’ambulance.

Les réfugiés transportent leurs biens les plus précieux: un tapis, un samovar, un narghilé.

Yadoullah-Khan, blanc de crainte et plus flottant que jamais dans sa lévite de Persan modernisé, demande deux chambres pour sa famille et pour lui-même. Il ne veut pas être confondu avec la foule...

Un grand mollah à turban redoute la vengeance des Arméniens. Il voudrait mettre ses femmes à l’abri. Deux pièces à part lui sont également nécessaires:

--Je suis trop grand personnage pour coucher avec les autres...

--Demandez à Mahamed-Khan, à côté de nous, de vous céder un appartement.

--Je suis trop grand personnage. Je ne puis demander, mais Mahamed-Khan peut m’offrir.

Et il nous avertit qu’il préfère courir les risques d’être massacré plutôt que d’oublier le rang qu’il doit garder.

Quelques coups de feu encore... Les volontaires chaldéens fouillent les maisons des Persans. Les musulmans s’enfuient dès qu’ils les voient arriver. Lorsque les soldats ont tout remué, des mendiants kurdes se précipitent et pillent le riz, les raisins secs, toutes les provisions que cachent les «grands personnages».

On apporte à l’hôpital, couchés sur des échelles, des musulmans blessés depuis deux ou trois jours. Ce sont des femmes, des enfants, des vieillards, le ventre ouvert, qui tiennent leurs intestins rouges à pleines mains... Une fillette persane roulée dans une couverture est déposée dans un coin. Un infirmier soulève le drap; il attire en même temps un paquet d’entrailles collées à même la toile.

Yonas, l’interprète, est chargé de prendre les prénoms, les noms des blessés et leur adresse. Il écrit, impassible en apparence, mais une flamme étrange brille au fond de ses yeux noirs...

--Ali-Mahmed-Ali... du quartier de Dilkoucha... Ah! Ah!...

Il chante un peu, en parlant, mais, dès qu’il m’aperçoit, il me dit d’une voix rapide:

--Il faut, sitôt qu’on voit leurs lèvres bleues et leurs yeux se noircir, vite demander leurs noms et villages pour prévenir parents, pour qu’il n’y ait pas beaucoup de cadavres inconnus qui nous encombrent...

Quelle belle fête pour lui! Celui-là qu’on apporte, n’est-ce pas un vieil ennemi? Et ce mourant qui s’agite, n’est-ce pas l’assassin d’un de ses oncles?

Il se penche vers la fillette au visage déjà bruni, aux lèvres noires comme celles d’un chien; elle cherche à retenir les intestins de son ventre ouvert avec ses mains jointes et ses genoux repliés...

--Vous savez, c’est une balle qui a ricoché... Les musulmans ont seuls l’habitude d’ouvrir les ventres avec leurs poignards...

· · ·

Cet après-midi, la comédienne Lentina arrive à l’ambulance. Elle est en bottes de feutre, le visage maculé de boue, les cheveux en désordre. Dans ses bras, elle tient un petit chien griffon à longs poils. Comme elle se rendait en auto, à Guelman-Khané, avec la famille d’un colonel russe, affecté aux cosaques persans, elle fut arrêtée sur la route par des soldats arméniens qui tuèrent le colonel russe d’une balle dans la tête, sa femme d’un coup de baïonnette et son fils d’un coup de fusil.

Lentina, avec des sanglots, raconte qu’elle fut bousculée par les Arméniens parce qu’elle tenait sur ses genoux le petit king-charles du colonel.

--Et vous aussi, vous êtes contre nous! lui disaient les volontaires qui avaient reconnu le chien de leur ennemi.

Lentina put s’échapper et revenir sur ses pas, cependant que son mari, capitaine russe aux cosaques persans, parti avant elle, l’attend encore à Guelman-Khané...

Mais parmi les Français, elle se rassure, retrouve sa confiance. Elle caresse le chien, le confie à Maurice Jammes, puis, gentiment, elle s’excuse de se présenter mouillée, avec d’énormes bottes qui alourdissent sa marche.

--Voyez, me dit-elle, en étendant les jambes.

Des blocs de boue.

Mais nous savons--oh! il n’y a pas longtemps--que le mari de Lentina, apprenant sur le bateau qui fait la traversée du lac d’Ourmiah l’assassinat du colonel russe et de sa suite, ne doute pas que sa jeune femme ne soit également tuée. De désespoir, le capitaine russe se tire un coup de revolver dans la tête. Il est mort.

Nous devons apprendre cette nouvelle à Lentina. Qui s’en chargera? C’est Jammes qui commence avec précautions. Jammes s’exprime en russe. Lentina écoute. Nous regardons. Ce n’est pas possible! Elle savait déjà! Elle reçoit les détails de cette mort en marquant d’abord de la stupeur, puis elle se met à pleurer, s’avance en chancelant, tombe sur une chaise, appuie son front sur le coin d’une table et reste là, à sangloter...

Nous pensons, malgré nous, Benoit et moi: «Elle joue un rôle de son emploi.» Maurice Jammes ne nous contredit pas lorsqu’il ajoute:

--C’est le troisième ou le quatrième qu’elle perd ainsi, en peu de temps, de façon tragique: l’un s’est tué dans un accident, le second est mort à la guerre, le troisième a été assassiné. Le dernier vient de se tuer...

Et il laisse échapper tout haut cette réflexion:

--C’est une femme qui porte malheur!

Maurice Jammes, qui au fond, est resté assez russe, en dépit de ses origines françaises, s’éloigne, cependant que le petit chien, sauvé par la comédienne, essaie de courir derrière lui.