VI
AU CAMP DES ANGLAIS, SOUS ECBATANE
Mon vieux, commence Captain, on ne va pas moisir dans le pays.
--Qu’est-ce que tu racontes encore? intervient Gaston Desprès.
--Ce que je sais. On devait aller à Bakou--ou sur la route--avec les cosaques russes et les Arméniens pour occuper la ville du pétrole. Eh bien! on n’ira pas. Les Turcs ont livré bataille. Les Russes sont rentrés en Russie et les «Britisches» ont pris la fuite. Et ils évacuent en vitesse, tu peux me croire. Ils sont meilleurs pour la police que pour la guerre, les «Britisches».
--Où as-tu appris ça?
--Je ne puis révéler mes sources, réplique Captain sévère. Et maintenant il nous faut partir. Kasvine est menacé. Il faut imiter les Anglais qui se replient sur des positions...
--... préparées à l’avance... On connaît la formule. Où ça, ces positions?
--Pas en Angleterre. Mais presque. A Hamadan...
--La preuve de tout cela? réclame Marcel Benoit perplexe encore devant ce défilé de précisions.
--Demandez le «Bobard», quotidien entièrement rédigé par Captain! crie Gaston Desprès, goguenard.
--Quelle noix! interrompt Captain... Écoutez, j’ai rencontré un officier anglais tout à l’heure, sur les «Téhéran-road» comme ils disent...
--Tu étais donc sorti seul pour aller boire? interroge Desprès...
--Et le «Britische» m’a dit:--«Qu’est-ce que vous fabriquez en Perse, les Français?» Puis, sans attendre ma réponse qui ne l’intéressait pas, l’officier a ajouté:--«Nous n’avons pas du tout besoin de vous...»
--Il avait bu, cet officier anglais? s’informe Benoit.
--Je lui ai répondu, poursuit Captain sans s’indigner outre mesure de cette interruption, que nous ne tenions pas à rester en Perse. Alors, il m’a déclaré:--«Tant mieux pour vous, parce que vous allez partir...» Tu la vois, la preuve!...
--Tu as eu encore des visions, insinue Desprès.
«Tu as tort, Captain, tu as tort de boire seul, comme ça, sans retenue.
Mais les plaisanteries de Gaston Desprès n’ont pas d’écho. Captain a convaincu son auditoire.
· · ·
Trois jours plus tard, les événements lui donnent raison. Le 13 septembre les cinquante Français ayant chargé leurs bagages et leurs vivres de réserve sur des fourgons, quittent Kasvine à pied pour atteindre Hamadan, qui est, selon les états-majors russes, à deux cent trente-sept ou deux cent cinquante-sept kilomètres, on ne sait au juste.
Une route dure à travers de hauts plateaux. La plupart des villages persans sont détruits. Une odeur de suie humide s’en dégage encore. Les Russes sont passés là.
Le 22 septembre au matin, nous entrons dans l’oasis d’Hamadan.
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Du haut de ces petites collines, près de nos tentes, on découvre la ville actuelle, Hamadan, le fouillis de ses ruelles, le dôme gris de sa vieille mosquée où se posent des pigeons familiers... Près des camps anglais, quelques amas de briques crues et, à deux pas de la route, un lion de pierre sculpté, très ancien, assure-t-on, autour duquel s’entassent des ex-voto, notamment de petits chapiteaux ciselés, noués d’une cordelette... Les femmes qui désirent accoucher d’un enfant mâle viennent implorer ce lion sculpté.
Des cadavres d’ânes et de chameaux pourrissent au soleil: la puanteur d’Hamadan dépasse celle d’Ourmiah et de Kasvine... La rivière qui dégringole à travers la ville, et qui vient des montagnes, sert aux ablutions, aux lavages, ramasse les fosses d’aisance et passe à côté des charognes. Elle fournit aussi aux Persans l’eau potable, car «toute eau courante est bonne à boire».
A droite, quelques monticules de terre sans croix ni inscriptions: ce sont les tombes des Chrétiens chaldéens qui ont pu s’évader d’Ourmiah et sont arrivés jusqu’à Hamadan, pour mourir. Plusieurs de ces tombes sont déjà creusées de trous. Les innombrables chiens errants ne restent jamais en repos.
Chaque jour, de nouvelles fosses sont ouvertes et fermées. Cependant, aucun de ceux qui montent jusqu’ici, avec les porteurs de civières, ne songe à combler ces trous qui s’agrandissent.
--C’est probablement en ces lieux, observe Marcel Benoit--près du lion de pierre qui accorde la grossesse aux femmes indigènes, que l’on peut situer, d’accord avec la tradition, la ville d’Ecbatane, celle de Sémiramis, dont Hérodote a écrit comme on sait: «Ses enceintes sont excentriques et construites de telle sorte que chacune dépasse l’enceinte inférieure seulement de la hauteur de ses créneaux... Il y avait en tout sept enceintes, et dans la dernière, le palais et le trésor du roi...»
Oui, mais de tous ces palais fortifiés, il ne reste rien. La pierre manquait donc en Médie? Les enceintes étaient-elles bâties, comme les maisons persanes d’aujourd’hui, en briques crues ou en briques mal cuites? D’Ecbatane, pas même des ruines, peut-être ce lion de pierre renversé le long du chemin...
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Captain, tout joyeux parce qu’il a une nouvelle à nous annoncer, entre dans la chambre où se tiennent d’habitude nos «soviets», comme on prend l’habitude de le dire.
--J’ai rencontré des revenants...
--Ne nous fais pas attendre, interrompt Gaston Desprès.
--J’ai rencontré les interprètes chaldéens d’Ourmiah: Nicodème et Israël. Israël marchait derrière un âne. Yonas ne doit pas être loin.
--Rien d’étonnant, décrète Benoit. Il y a assez de Chaldéens à Hamadan.
Les chrétiens d’Ourmiah, nous les retrouvons ici, en effet. Pas tous. Une petite partie seulement. En juillet, après la retraite des cinquante Français, les Turcs et les Kurdes se sont dirigés sur la ville. Les Chaldéens d’Ourmiah n’ont pas essayé de combattre. Ils sont partis pour Saoudj-Boulack, afin d’atteindre Hamadan. Seuls, les Pères Lazaristes, Mgr Sontag, le Père Dunkha, d’autres, sont restés à la Mission. Tandis que les Chaldéens fuyaient, abandonnant dix ou douze mille morts en route, les Kurdes envahissaient Ourmiah et massacraient les chrétiens qu’ils y rencontraient, entre autres les Pères Lazaristes.
--Ces Chaldéens à qui les Français et quelques Russes ont conseillé de s’armer, les voici qui reparaissent, sans armes, misérables, mais tout à fait effarés de se découvrir des victimes dans le moment où ils se croyaient les maîtres. Quel cauchemar! conclut Captain.
--Ou quel remords! appuie Marcel Benoit.
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La Perse est monotone. Ici comme à Tauris, comme à Zendjan, comme à Kasvine, des collines rougeâtres, sans culture, des montagnes de carton déboisées composent un paysage lunaire pareil à ceux que nous avons vus le long des routes de Kasvine à Hamadan... Cependant les environs de Hamadan sont riches d’ormes et de peupliers, et, dans les vergers, on trouve la vigne, l’abricotier et le jujubier.
Dans la ville même, où campe sans doute, depuis la destruction du temple de Jérusalem, une importante colonie israélite (trois mille âmes), on nous montre, sur une hauteur, près d’un petit cimetière juif, une construction rectangulaire sur quoi est posée une petite coupole en forme de cône pas très élevée. Dix mètres environ. Une petite porte basse, en granit, tournant sur elle-même permet au visiteur de pénétrer dans une étroite pièce. Il y fait sombre. Un rabbin, habillé comme un mollah du culte chiite, nous reçoit. Une marche à descendre, et, par une ouverture, on se glisse dans une chambre un peu plus obscure.
Nous distinguons, à hauteur d’homme, deux tombeaux de pierre, côte à côte. Des broderies modernes, faites à la machine à coudre, courent le long des sarcophages de bois sculpté. Le plus ancien renferme la dépouille d’Esther, princesse d’Israël. Du moins on nous l’assure. L’autre, qui date de quatre ans,--on nous dit qu’il est «vieux de plus de mille ans»,--construit sur le modèle du premier, recouvrirait le corps de Mardochée. Contre les murs, des inscriptions hébraïques tracées dans la pierre d’albâtre. Une lampe à pétrole «made in Germany» flambe doucement dans ce lieu vénéré que les Juifs défendirent toujours contre l’invasion des morts musulmans et qui doit remonter aux premiers temps de l’Islam.
Le rabbin nous avertit:
--Il y avait des bijoux antiques sur le tombeau d’Esther. Un Français les a pris.
--Quel Français?
L’interprète nous traduit:
--Il ne sait pas.
--Il y a longtemps?
--Très longtemps, monsieur, sous Schah Abbas.
A vrai dire, ces tombeaux où il n’y a rien, furent érigés à la mémoire d’Esther et de Mardochée...
Nous sortons. Le soleil d’automne nous paraît trop blanc. Des femmes voilées de noir trottinent, les jambes arquées, les genoux saillants sous le linceul qui cache leurs formes. Des Persans coiffés du large feutre conique lèvent la tête et regardent passer un avion qui tourne dans le ciel...
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Dans cette ville d’Hamadan qui fut longtemps occupée par les Russes, presque rien ne subsiste de l’influence ancienne.
Quelques Persans et les Israélites qui, eux, connaissent également le turc et le français, parlent encore un peu la langue de leurs anciens maîtres. Au temps de paix, cinq cosaques assuraient la police de la cité.
Lorsque les armées du Caucase quittèrent Hamadan, après l’armistice de décembre 1917, les derniers soldats russes qui s’attardèrent dans la ville furent cependant sournoisement assassinés par les Persans, qui sont lâches et cruels.
Maintenant, ici comme à Kasvine, les noms des rues sont écrits en anglais: «London street», «Victoria road», etc...
--C’est assez grotesque, dit Marcel Benoit.
--Les «Britisches» ne se rendent pas compte, déclare Captain.
Les magasins du bazar débitent des étoffes et des marchandises qui, par Bagdad, viennent de l’Égypte ou des Indes; les pharmaciens vendent toujours de l’arak (eau-de-vie de raisins secs) et du mastic (absinthe fabriquée avec la résine du pistachier): mais ils nous offrent également du gin et du whisky. Ainsi s’adapte à une vie nouvelle cet ancien territoire russe.
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A travers Hamadan, ses passages étroits, ses rues tortueuses qui descendent vers les plateaux inclinés, c’est le même peuple de saïds aux yeux sournois, de mollahs à turbans blancs, de Persans en lévites noires et la foule des petits marchands, des portefaix, des mendiantes et des mendiants couverts de haillons multicolores et les chiens faméliques, chargés ici, comme dans le reste de la Perse, du service de la voirie et qui dépècent aussi bien les cadavres des chameaux que ceux des hommes abandonnés sur les pistes des caravanes.
Des Indous en kaki ont remplacé les habituels tavarischy; on rencontre cependant encore quelques Russes et des dames, infirmières en jupons courts qui baladent leur bohème indolente. Elles n’ont pas voulu retourner dans la Russie bolchevisée.
Un accordéon dénonce les maisons et les cafés où les maîtres d’hier se réfugient loin des Anglais.
--Mais, nous, qu’est-ce qu’on fait? demande Captain.
--On se repose, répond Desprès.
En réalité, on attend. Les cinquante Français seront-ils attachés aux forces anglaises qui doivent aller reprendre Bakou? Ou bien descendront-ils sur Bagdad?
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En ce mois d’octobre, pendant notre séjour, se produit le grand deuil des musulmans chiites. Il dure une dizaine de jours. Vers les cinq heures du soir, du côté où le petit pont en dos d’âne s’arrondit sur le torrent, près de la mosquée en bois, ajourée comme une claie, des voix d’enfants psalmodient les louanges des prophètes. La nuit tombe vite. Lorsque nous regagnons le camp, un peu tard, nous heurtons tout d’un coup, au coude de quelque ruelle montante, des porteurs de lanternes. Leurs chants sur la même note rappellent les incantations africaines. Ces hommes s’avancent, pieds nus, le crâne coiffé d’un voile noir, le torse entouré de cuir. Certains, dans leur main droite, tiennent une écuelle d’eau où nagent une pomme, un coing, des fruits...
La procession se dirige vers une mosquée où se réunissent les chiites. Ils sont là, sur leurs talons, dans ce temple qui est pareil à une quelconque maison persane, où les murs de bois et de briques crues sont percés de nombreux trous. Les mosquées modernes ne supportent ni coupole ni minaret.
Mais une mule blanche s’est arrêtée devant la porte du saint lieu. Un personnage à turban noir et grande barbe met pied à terre. C’est un prédicateur qui vient se lamenter sur la mort des imans. Chez les Persanes voilées, assises en boule, et qui fument, chez les fidèles qui jacassent, le silence s’établit. Le saïd, d’une voix chantante, psalmodie une fois encore le récit du martyre des fils d’Ali, Hassan et Hossein, mis à mort par les Sunnites. Les assistants sanglotent en cadence, les femmes miaulent par intervalles. C’est rituel. Pas de larmes. Des cris.
A ce moment, une des nombreuses processions qui parcourent la ville pénètre dans la mosquée. Les lampes qui fument répandent une violente odeur d’huile et d’encens. L’air sent également le tabac et l’opium.
Et voici qu’une voix d’eunuque glapit les litanies des martyrs. Les fidèles répondent par des sanglots convulsifs bien imités. Cela augmente, monte, se prolonge dans un crescendo de dissonances étranges, contraires à tous nos rythmes. Et cela finit tout d’un coup par des prières que récite à voix basse un prêtre à lunettes noires. Les femmes qui gémissaient se passent un narghilé, en pépiant, et les hommes, avec mille politesses, s’offrent les uns aux autres de petites tasses de thé sucré...
Le dixième jour est le plus important. Les fanatiques de la procession portent un «kindjar» (poignard) ou un long sabre. Ils entourent un mannequin décapité devant quoi ils balancent des bannières surmontées de la main d’Ali, en fer blanc. Dès la tombée de la nuit, ils chantent, ils scandent de leurs cris les coups de tranchant qu’ils se donnent eux-mêmes sur leurs têtes rasées. Une foule délirante accompagne ces hommes qui se tailladent le crâne. Bientôt leur visage, leurs mains, leurs habits,--une longue tunique blanche,--sont couverts de sang. Quelques-uns, le visage meurtri, tombent par terre. Des spectateurs, en hurlant, s’approchent des fanatiques. Au risque de recevoir quelque balafre, ils tâchent d’essuyer sur une face maculée le sang sacré qui coule des blessures.
Nous regardons, du haut des terrasses, cette ronde sauvage qui s’éloigne maintenant et s’enfonce sous les mûriers du ravin. Deux enfants, entraînés dans cette foule, sont portés par des fidèles, en holocauste. On voit leurs têtes, ouvertes d’un coup net, qui ballottent de droite à gauche. Les musulmans gémissent. Ils se frappent l’épaule et le front à coups de poing. Sur les toits des maisons, des femmes accroupies jettent de grands cris.
La procession s’enfonce lentement dans les ruelles sombres. Du haut de nos terrasses, longtemps encore nous écoutons décroître ces clameurs scandées et ces chants barbares. Bientôt, il ne reste plus dans l’avenue, silencieuse à présent, que des soldats anglais l’arme au pied, rangés en prévision de troubles, qui attendent la relève et parlent dédaigneusement de ces «natives» (indigènes) sûrement un peu malades...