‹ D'Archangel au golfe PersiqueChapitre 48 sur 51 · VIII

VIII

KERMANSCHAH, VILLE KURDE

Une ville d’Orient, surtout vue à travers les échappées de cette allée de figuiers et de jujubiers, ainsi nous apparaît d’abord Kermanschah. Des Kurdesses aux nobles attitudes, le visage découvert, quelques-unes vraiment très belles, des Kurdes à têtes longues qui parlent français, nous indiquent le chemin du bazar. C’est, du reste, comme dans toutes les villes persanes, le seul endroit animé. Les ruelles serrées, toutes en détours et impasses, longent les hautes murailles des maisons fermées au regard étranger. Les voûtes du bazar sont en briques cuites. Des soupiraux laissent passer une rare lumière.

Nous pénétrons, touristes amusés, dans l’allée des vendeurs de tabac, dans l’allée des chaudronniers, puis dans l’allée des confiseurs.

Voici l’avenue des tapis. Qu’on ne s’y fie pas. La plupart des tapis sont fabriqués sur des machines allemandes, à Tauris, et la formule des vieilles teintes, si elle n’est pas perdue, n’est plus employée. On utilise désormais les produits chimiques européens. Le véritable ancien tapis persan ne se trouve que dans quelques familles. Les cotonnades des Indes, d’Égypte ou d’Allemagne, sur dessins persans, répètent l’éternelle feuille en forme de cœur allongé; les broderies à la machine à coudre ont remplacé les tissus indigènes. Ainsi, chaque industrie a sa région, où les vendeurs du même produit se sont réunis. Voici les fabricants de pipes kurdes en terre rouge, les longs kalyans et les narghilés. Une amère senteur d’herbe sèche brûlée nous saisit. Des fumeurs d’opium sont couchés là. Au reste, voici les petits pots de terre, les tuyaux sculptés et les baguettes d’opium jaune.

Un derviche aveugle, le traditionnel derviche à barbe et longs cheveux, comme on le heurte dans tous les bazars de Perse, chante devant les boutiques les louanges d’Allah ou la mort d’Ali...

Près de la mosquée, dont les portes s’ornent des habituelles faïences peintes, des musulmans chiites s’arrêtent et nous regardent sournoisement. Avant d’entrer, ils touchent de leurs mains et baisent ensuite la chaîne de cadenas qui ferme l’entrée du lieu d’asile.

Comme nous allions le long des éventaires, à travers les passages étroits du bazar qui montent, descendent, tournent sur eux-mêmes, un remous se produit dans la foule. Elle se range de chaque côté des boutiques. Six cavaliers indigènes sur de hauts et maigres chevaux passent au trot. Ils tiennent sur leur cuisse un long fusil russe ancien modèle. L’un, vêtu de kaki jaune, coiffé du bonnet blanc des cosaques, le visage mat d’un «faiseur» de ville d’eaux, est S. E. le gouverneur persan. Les marchands, assis à la turque, parmi les sacs et les étoffes, se lèvent, ramènent un bras sur la poitrine, inclinent la tête... Des Anglais, la pipe aux dents, de souples Indous, assistent, indifférents, à ce cérémonial.

· · ·

Court arrêt dans cette ville. Le 7 novembre, nous partons dans le matin froid.

Sur les montagnes, quelques arbres rabougris, des buissons de houx, des chênes nains surgissent. Et puis, voici la pluie. Les autos patinent sur la terre argileuse. Nous sommes obligés de nous arrêter dans un des nombreux camps que les Anglais ont semés sur leur route de conquête. Nous restons là, deux jours sous nos tentes secouées par l’ondée. Les conducteurs s’étonnent de ces orages: la saison des pluies, dans ces régions est en septembre et mars, mais il faut croire que la guerre encore a modifié tout cela.

Captain, en sa qualité de vieux matelot, est sorti pour prendre le vent. Mais en peu de temps, il est environné par la bourrasque.

--Quel pays! marmonne-t-il en entrant sous la tente. De quelque côté qu’on se tourne on reçoit la pluie sur la g... (figure).

Desprès l’interpelle:

--Tu as besoin de sortir pour t’apercevoir qu’il pleut! Tu as l’air d’avoir fait la traversée du Havre à la nage...

Captain qui commence à être habitué à la mauvaise humeur de son compagnon, constate avec philosophie:

--Je savais bien... Y a pas que la pluie... Y a Desprès.

Nous sommes près du village de Kérind, en partie détruit, comme la plupart des villages, sur le chemin suivi par les armées russes... Les Kurdes qui habitent dans ces pays, pillaient les convois des cosaques et se retiraient ensuite dans leurs montagnes. Les cavaliers du général Baratoff, qui poussèrent le front du Caucase jusqu’en ces régions reculées, incendièrent tous les villages, par représailles.

Nous repartons. Il faut descendre dans un étroit défilé. C’est fini des hauts plateaux de l’Iran. Les autos tournent, un jour entier, dans les lacets de la nouvelle route. On voit encore l’ancienne piste des caravanes.

Sur cette longue chaîne de montagnes pousse une pauvre végétation: arbres à gros troncs, quelques houx et, dans la vallée, des saules. Les rochers à pic forment une véritable forteresse de blocs inaccessibles; le ton blanc du sol et les arbres rares, disséminés, rappellent certains déserts à demi ravagés des Alpes de Provence. Ce sont les fameuses portes de Zagros, chemin de toutes les invasions.

Comme nous arrivons au camp anglais de Baïtack--ou de Païtack--des Chaldéens d’Ourmiah, venus, comme nous, d’Hamadan, et qui se dirigent sur Bakouba, direction de la route de Mossoul, défilent dans une tourmente de vent et de pluie, tirant sous l’ondée leurs maigres chevaux fourbus. Les fusils, attachés sur le cou des montures, ressemblent de loin, dans la campagne noire chargée de gros nuages, à des piques... Les misérables «Djilos» sont coiffés de turbans gris. Leurs vêtements tombent en lambeaux. Ils traînent des bottes éculées. Ils s’avancent à pied, par groupes, afin de ne pas fatiguer leurs chevaux... Les bandes d’Alexandre le Grand et des anciens conquérants devaient avoir, dans ce même paysage, cette allure de hordes désordonnées...

--Encore! dit Captain. Je savais bien qu’on les retrouverait.

--Qui donc? demande Desprès.

--Les «volontaires des bataillons assyriens». Je suis sûr qu’il y a Nicodème et Israël parmi eux...

--C’est pas une raison parce que tu as réussi une «filature» pour te croire infaillible, répond Desprès. Tu «les» vois partout, maintenant!

--Tu les reverras, reprend Captain. Tu les reverras à Paris, sur les boulevards. Ils te vendront des lacets.

C’est dans les passes de Zagros où la pluie nous oblige à un repos d’une semaine qu’un radio britannique nous annonce la signature de l’armistice.

· · ·

Un départ encore. Pas de vent. L’air est pur. Depuis les passes de Zagros, nous avons quitté la véritable Perse, mais aujourd’hui nous franchissons la frontière persane, que désigne encore sur un monticule une vieille tour en ruines. La route court à travers un chaos de vallonnements déserts où planent des vautours et des oiseaux de proie. Une rivière au loin que souligne une ceinture de lauriers-roses et de roseaux. Quelques arbres sur les collines.

Nouvelle halte, le 18 novembre, à Khanikine. Un vaste espace où ont surgi près de cinq cents tentes anglaises.

· · ·

Ciel calme de ce pays d’Asie, horizon de palmiers et d’orangers luisants... La sirène d’une auto nous rappelle la vie civilisée et, surtout, au crépuscule, le ronflement des moteurs dans le silence de l’oasis, les tremblantes lumières des camions qui reviennent de Bagdad... De ce sol longtemps desséché monte une mélancolie un peu déprimante, à quoi l’on s’attarde sans danger aujourd’hui, parce que l’ordre nous est enfin venu de rentrer en France par Bagdad et Bassorah...

A vrai dire, des hauts plateaux de la Perse, à part les verdoyants vergers qui encerclent les villes, je ne garde qu’un souvenir de rochers et de poussière... L’indigène nonchalant, endormi dans son rêve d’opium, cruel dans ses vengeances, mais naturellement incliné devant le plus fort, acceptera le destin qui le place, lui en tutelle et son pays en colonisation.

Un Persan à qui j’avais demandé sans trop d’arrière-pensée ironique, ce qu’il préférait: des Russes ou des Anglais, m’avait répondu:

--Ce n’est pas la même chose! Quand les Anglais s’installent quelque part, c’est pour toujours.

«Et puis les Russes sont plus proches de nous. Ils nous comprennent mieux.

Avec eux, en effet, la Perse n’était qu’un prolongement du Caucase... Et voici que je songe aux aimables Slaves de Tiflis,--n’essayons pas de rappeler leurs noms--au petit praporchick Vasily, au charmant capitaine Bobbyck, à son ami Brovsky, à la comédienne Lentina...

Il y a, dans ce camp anglais, un Russe et sa jeune femme. Ils fuient la Russie bolchevisée. Marcel Benoit est allé leur parler. Il revient, les lèvres pleines de nouvelles. Captain l’interroge:

--Qu’est-ce que tu leur disais?

--Qu’il ne faut pas abandonner son pays..., répond Benoit.

--Tu en as de bonnes, toi! Pourquoi leur racontais-tu ça?

--Parce que je le pense...

--L’expérience m’a appris, poursuit Captain, qu’il ne faut pas empêcher les gens de faire une bêtise...

--Pourquoi? je te prie.

--Parce qu’ils en font une autre... Et la jeune femme russe, qu’est-ce que tu lui disais? reprend Captain.

--Rien...

--Rien? Je te voyais d’ici faire des grâces... Tu étais joli! Tu devais lui baragouiner dans ton «russe» spécial: «Madame, je me prosterne à vos pieds et j’y reste humblement étendu...»

--Tu as un poste de télégraphie sans fil à ta disposition? demande Marcel Benoit ironique...

--Oui, riposte Captain. Et j’ai même entendu la réponse de la jeune femme russe quand tu lui as annoncé que tu restais à ses pieds...

--Qu’a-t-elle répondu? questionne Benoit sans défiance.

--Elle a répondu:--«C’est très bien... Mais qui donc ici est chargé de l’enlèvement des ordures?»

ÉPILOGUE

PRÈS DES AUTOS DU RETOUR

Déjà les automobiles qui doivent nous emporter, ronronnent sur la route. Une brume blanche s’élève dans le soir. Des Anglais en kaki, fument leur pipe courte. On parle de la paix imminente. Ils en sont ravis.

Certes, les Britanniques n’ont jamais essayé, en dépit de leurs promesses, de porter secours aux Chaldéens d’Ourmiah. Hier encore, ils fuyaient, abandonnant ces territoires qu’ils ont lentement conquis sur les Russes.

Un de ces «Britisches», comme les appelle Captain, traduisant à sa manière un proverbe légendaire dans son île, nous confie:

--Nous autres, nous sommes toujours les mêmes. Nous oublions de gagner toutes les batailles, sauf la dernière...

Ainsi, ces troupes anglaises qui prennent la route que nous avons quittée, remontent vers le Caucase, par Tauris, par Recht, par tous les chemins qui conduisent à Bakou et à Tiflis...

Soudain, un coup de sifflet prolongé:

--Les Français sont prêts?

--Nous sommes prêts.

--Les voyageurs pour Bagdad, Bassorah, le golfe Persique, le golfe d’Omar, la mer Rouge, la Méditerranée, en voiture! annonce joyeusement Captain... On va reprendre la mer. Gaston sera de nouveau malade. Quelle bonne vie!

Le monsieur russe et sa jeune femme--une brune aux yeux trop fixes--feront étape avec nous, par faveur spéciale. Au moment de partir, celle auprès de qui Marcel Benoit faisait l’empressé, murmure à nos côtés, mais assez haut pour que nous puissions l’entendre:

--Chère, chère Russie...

· · ·

Perse mystérieuse, Perse inconnue et mal connue, si curieuse quand même, où nous avons vécu près de quinze mois, où nous avons enseveli les cendres de trois des nôtres, nous te laissons aux prises avec un rude vainqueur. Et nul de nous, à l’heure actuelle, ne songe à dire:

«Perse, chers grands déserts de l’Iran...»

Et cependant...

Ourmiah, 1917.

Port-Saïd, 1918.

[Carte: Voyage de cinquante Français.]

TABLE