‹ D'un pays lointain: Miracles; Visages de femmes; AnecdotesChapitre 18 sur 35 · I

I

--Eh bien, monsieur, dit Rosule, j’ai réfléchi. Vous pouvez me faire la cour, mais je vous préviens que...

Elle alla chercher dans un coin une grande poupée abandonnée depuis pas beaucoup de semaines.

--... Si, après m’avoir conquise, vous ne réalisez pas toutes les promesses de joie dont vous m’avez récité le chapelet--et dont j’ai compté soigneusement les grains de nacre--je vous briserai comme ceci...

Sèchement et sans colère, elle cogna la tête de la poupée contre le front d’une des chimères de fer qui veillaient songeuses sous la haute cheminée.

La tête de porcelaine fut mise en morceaux et Irénion ne put s’empêcher de sourire à un tel enfantillage,--mais les deux chimères de fer eurent de mystérieuses raisons de rester graves.

Rosule ensuite et Irénion, sans plus rien dire, sortirent vers les jardins qu’embellissait le soleil couchant.

Quand ils marchèrent le long d’une allée plantée de dahlias, Rosule n’apparut guère plus haute que la tige des grosses fleurs tuyautées, mais elle relevait la tête, d’où un voile attaché retombait sur ses épaules; elle marchait droite, sérieuse et impérieuse, et c’était bien vraiment une jeune princesse; Irénion semblait le géant commis à sa garde par une bonne fée.

Il y eut un ruisseau à passer, qui semblait un fleuve à Rosule. Irénion la prit dans ses bras et enjamba le fleuve.

--Vous êtes grand et vous êtes fort, Irénion, dit Rosule; moi, je suis méchante: par ma méchanceté, je suis plus forte et plus grande que vous.

--Rosule, dit Irénion, petite rose, vous vous croyez vénéneuse et vous n’êtes que parfumée.

Rosule ne put s’empêcher de sourire; mais, comme les chimères de fer, les grands dahlias restèrent graves, et leurs lourdes têtes calamistrées se penchaient toujours immobiles dans l’air pur.

Ils arrivèrent à un endroit où il y avait de grands noyers tout chargés de belles noix encore prisonnières dans les lambeaux de leur gangue verte, mais les branches étaient si hautes que Rosule pensait: Nul ne pourra jamais les atteindre.

Irénion n’eut qu’à lever le bras pour cueillir les belles noix; puis, dépouillées de leur gangue verte, il les brisa comme des perles de verre et Rosule dit:

--Décidément, Irénion, vous êtes grand et fort; moi, je suis rusée: par ma ruse, je suis plus forte et plus grande que vous.

Irénion n’osa rien répondre, car au même instant un grand coup de vent passa qui secoua les vieux noyers et sema dans l’herbe toutes les noix mûres.