LIVRE I
MIRACLES
PHOCAS
_A Octave Mirbeau._
Le préteur donna lui-même les instructions les plus précises au décurion chargé d’arrêter Phocas. Ce magistrat, nommé Aurélius, était un homme grave, probe et intelligent; excellent jurisconsulte, il n’abusait point de sa science, ni des codes, ni des édits pour écraser d’une rigueur uniforme et traditionnelle les criminels cités à son tribunal; tout au contraire, profitant de la liberté qu’avaient alors les juges de décider selon leur conscience, il aimait à oublier l’impérative dureté des lois pénales,--et plus d’une fois on l’entendit condamner à une notable amende d’avares et inflexibles riches «coupables selon lui de ne pas s’être laissé voler, attendu que le voleur était dans le besoin le plus extrême et qu’il y a un certain degré de misère qui autorise celui qui n’a rien à prendre à celui qui possède tout.» De tels jugements paraîtraient aujourd’hui fort scandaleux et notre moralité raffinée s’en indignerait; mais au IVe siècle, à Sinope, dans la province de Pont où se passe cette histoire, les hommes, dénués de grands principes, acceptaient volontiers la justice telle que la comprenait Aurélius; vexés, mais convaincus que de laisser mourir de faim une créature humaine, ou de l’étrangler de ses propres mains, c’est un crime égal, ils payaient l’amende, puis, pour éviter d’être volés justement, ils faisaient, de leur propre volonté, la part des pauvres.
Les idées chrétiennes avaient pénétré peu à peu à Sinope, comme dans une grande partie de l’Empire romain, mais pas encore sous leur véritable nom; ce nom était toujours détesté, et on y professait pour la religion nouvelle une horreur mêlée de crainte; seules, devançant les dogmes, la justice et la pitié, mendiantes boiteuses, avaient franchi les murs de la ville et murmuré tout bas de singulières paroles que le peuple se répétait avec surprise.
De vrais chrétiens, instruits de la naissance, de la mort et de la résurrection du Nazaréen, il n’y en avait guère, à Sinope, que dans les faubourgs, parmi les tisserands, et, dans la campagne, parmi les paysans et les esclaves des grands domaines; on disait que le principal d’entre eux, le plus instruit et, par conséquent, le plus dangereux, était un nommé Phocas, jardinier de son état, homme libre, qui cultivait un petit enclos et en vendait les produits aux portes de la ville.
Donc, par une étrange contradiction, le peuple, qui aimait la justice, haïssait ceux qui étaient les vivants exemplaires de la justice, et Aurélius lui-même, le juge secourable, entrait en colère et jurait par les dieux infernaux dès que l’on prononçait devant lui le nom de Chrétien. Sur ces entrefaites, des édits arrivèrent qui ordonnaient la recherche et la condamnation de tout sectateur de l’idée nouvelle. Aurélius lut les édits que lui envoyait le préfet de la province et, pour la première fois de sa vie, il fut joyeux d’avoir lu un édit impérial.
Ayant fait venir Amasius, le chef de la décurie de soldats que l’on employait à la recherche des criminels, il lui commanda de s’emparer de Phocas et de l’amener à Sinope, mort ou vif.
Les instructions portaient, rédigées sur des tablettes de cire: «Phocas, chrétien, contempteur des Dieux, ennemi de l’empereur et du peuple romain. Bandit redoutable et conspirateur astucieux, chef d’une bande de cruels coquins, il est encore un magicien des plus experts; il connaît l’art incroyable de tuer à distance, soit par d’effroyables combinaisons d’éléments, soit par des signes, soit par une entente secrète avec les Génies inférieurs. Vous vous approcherez de lui prudemment et en usant de ruse; il y va peut-être de votre vie, mais il y va sûrement du salut de la République.»
Amasius médita ces instructions, choisit quelques légionnaires résolus, épaves des guerres barbares, et la petite troupe se mit en marche. Elle allait un peu au hasard, car--la police, en ces temps, était sommaire--on ignorait l’endroit précis où conspirait Phocas en arrosant ses salades. Cela devait être là-bas, au fond d’un vallon qui creusait parmi la forêt une clairière de verdure; on irait là, tout d’abord, et on s’informerait près des bûcherons.
Dans l’imagination d’Amasius, brave décurion qui avait occis plus de Goths qu’il n’avait de dents dans les mâchoires, Phocas se cachait en une ténébreuse caverne, en quelque inaccessible repaire, et il augurait que la quête serait difficile et pénible; mais la saison était belle, les hommes décidés: «On en sera quitte, songeait-il, pour dormir quelques nuits en plein air, sous la protection de la déesse aux douze mamelles.»
Ils partirent de grand matin et, ayant suivi un ruisseau qui coupait en deux la forêt de Sinope, ils se trouvèrent, un peu avant midi, en face d’une petite cabane couverte de roseaux, derrière laquelle paraissait s’étendre un agréable jardin. Amasius n’eut aucun soupçon; il cogna à la porte et demanda l’hospitalité.
La porte s’ouvrit et parut un homme vêtu, tel qu’un paysan, d’une tunique courte qui laissait les jambes nues à partir des genoux; ses cheveux étaient ras et sa barbe longue; il avait l’air las et doux; ses yeux, sous des paupières tombantes, étaient bleus et un peu vagues. L’homme semblait avoir une cinquantaine d’années, mais son âme, certes, était toute jeune, car il manifesta une grande joie, de ce que la Providence lui envoyait des étrangers:
--Entrez, entrez! Comment? Des soldats? Les Goths sont-ils revenus?
--Non, dit Amasius, mais nous cherchons un bandit plus féroce que les fils des Amales, un chrétien, un contempteur des dieux (il récitait son instruction), un magicien, qui connaît l’art incroyable de tuer à distance...
Il n’y a pas de magicien par ici, dit Phocas, mais le pays est plein de voleurs. Ils n’attendent même pas que mes salades soient poussées pour me les arracher. Cela me donne double besogne, il faut que je recommence mes semis,--mais, que voulez-vous? s’ils me prennent mes salades, c’est qu’ils en ont besoin, plus besoin que moi, peut-être,--et d’ailleurs, je leur pardonne et je leur donne ce qu’ils me dérobent.
--Vous êtes trop indulgent, dit Amasius, et l’empereur, qui est juste, a résolu de punir le chef de ces coquins, car il doit être leur chef, mes instructions le portent.
--Quel est son nom? demanda Phocas.
--Son nom?
Il consulta ses tablettes:
--Phocas.
--Phocas! dit le pauvre jardinier, mais je le connais, il se tient tout près d’ici. C’est un chrétien.
--Mes instructions le portent, dit Amasius.
--C’est bien lui, dit Phocas,--un chrétien absolu, un chrétien farouche, un contempteur des dieux! Je vous l’amènerai moi-même, avant le coucher du soleil. Vous tombez bien! Phocas! Ne soyez pas inquiets, il vous appartient, il est entre vos mains. Mais en attendant, puisque vous êtes mes hôtes, je vous dois toute l’hospitalité et d’abord le repas. Du pain, des légumes de mon jardin,--ce que Phocas en a laissé.
--C’est Phocas qui vous vole vos salades? demanda Amasius.
--Lui-même.
--Nous ne le ménagerons pas.
--Je l’espère bien, dit Phocas.
Phocas continua:
--Et, pour les hôtes, je détiens là, enfouie sous terre, une amphore de vin d’Asie... Moi je n’en bois jamais, l’eau du ruisseau est si bonne...
--Nous la boirons! dirent les soldats.
--Je l’espère bien, dit Phocas.
· · ·
Les soldats et le jardinier se mirent à table. Phocas, sur l’instance d’Amasius but un peu de vin, et alors sa joie s’exalta:
--Que je vous aime, mes amis, s’écria-t-il, vous et tous mes frères, tous les hommes! Souvent, quand je me repose de mon labeur, quand mes laitues, arrosées, s’endorment, comme de bonnes petites créatures, dans la paix du soir, souvent je rêve au bonheur futur de l’humanité, fille de Dieu, et aussi au bonheur immédiat que trouverait en lui-même chacun de nous, s’il vivait en amour, en justice et en charité. Aimez-vous les uns les autres. Si votre frère a froid, donnez-lui place à votre foyer; s’il a faim, qu’il puisse s’asseoir à votre table; s’il est ignorant, instruisez-le; s’il est méchant, forcez-le d’être bon, en étant bon pour lui... Les temps vont changer. Je vois venir un siècle, tout vêtu de blanc, comme un ciel matinal; il vient sur la mer, et les vagues s’apaisent, et les grands oiseaux qui planent sur les eaux volent autour de lui et lui font un cortège d’amour... Il vient, je le vois! Il a les yeux clairs d’un messager de bonne nouvelle, il chante un cantique d’allégresse; le battement de ses ailes a une vertu pacifiante... Il vient, je le vois! L’archange lumineux aborde parmi nous... Aimez, aimez, soyez implacables à force d’aimer! Aimez les hommes malgré eux, aimez-les tant que votre amour les dompte, les transforme, et les refaçonne à l’image de Celui qui, pouvant tout, choisit de mourir...
Les soldats, sans bien comprendre, étaient émus; Amasius aurait voulu entendre encore cette parole d’amour, plus enivrante que le vin d’Asie; mais, fidèle au mot d’ordre, il songeait aussi à Phocas, l’abominable bandit, et il fit l’effort de dire:
--Maître, je reviendrai te voir, car ton discours m’a remué comme jamais je ne le fus par les plus belles harangues. Je ne t’oublierai pas... J’ai entendu parler d’un philosophe nommé Socrate ou Platon, je ne sais plus, que mon centurion vénère comme un dieu... Tu seras mon Socrate... Oh! que tes paroles m’ont fait de bien... Jamais je n’avais entendu de pareilles choses...
Il se tut; puis faisant un nouvel effort:
--Et ce Phocas?
Le pauvre jardinier se leva et dit:
--Je suis Phocas.
--Toi? Maître, le vin d’Asie t’a-t-il fait tourner la tête?
--Je suis Phocas.
Par des tablettes, par une plaque de bronze qui lui affirmait, pour son courage en des temps de peste, la reconnaissance de la ville d’Antioche, Phocas prouva qu’il était Phocas.
Convaincu, Amasius murmura quelques paroles de mépris pour la sottise du préteur Aurélius,--puis il emmena Phocas, et la nuit n’était guère avancée quand ils entrèrent dans Sinope.
· · ·
Dès le lendemain matin, Phocas fut jugé. Le peuple, prévenu, accourait en grande foule; à la vue du bandit, du chrétien, de l’impie qui haïssait les dieux, il poussa de joyeux cris:
--A mort! A mort! criait le peuple.
Aurélius, après quelques menues tortures et un court interrogatoire, où Phocas avait avoué son crime d’être chrétien, proféra la sentence:
--Aux bêtes!
Et le peuple répéta:
--Aux bêtes, le chrétien! Aux bêtes, aux bêtes!
Peu après midi, le cirque fut ouvert et Phocas parut dans l’arène. Sans souci des hurlements de la foule heureuse, sans songer aux fauves ni aux taureaux, il cria d’une voix forte:
--Je suis chrétien!
Puis il s’agenouilla et attendit, en priant.
Ce fut un taureau qui sortit de l’ergastule.
La bête fonça sur sa proie, la transperça d’un coup de corne, la fit sauter en l’air, puis s’éloigna.
Phocas retomba au milieu d’une pluie de sang. Il n’était même pas évanoui et, comprimant son ventre d’où sortaient ses entrailles, il put se remettre à genoux et continuer sa prière.
A ce moment, il aperçut, près de la porte de l’ergastule, Amasius et ses soldats qui avaient été postés là, l’épée au poing, pour chasser la victime au centre de l’arène, si elle cherchait à fuir vers les caves; il reconnut ses amis, et, rassemblant ses forces, se souleva pour leur envoyer, d’une main lourde, un signe d’amour et un signe d’adieu.
· · ·
Les soldats, qu’un désir de gloire et de mystère avait touchés, se consultèrent un instant; puis, tous, d’un bond, coururent à Phocas, en criant:
--Nous sommes les fils de Phocas! Nous sommes chrétiens!
Ce fut une belle fête et dont le peuple de Sinope se souvint longtemps, car on lâcha des lions et des panthères, et, au lieu d’une victime, il y en eut une douzaine: les yeux des femmes burent du sang.
LA MÉTAMORPHOSE DE DIANE
Quand il vit la lune pâlir et trembler dans le ciel pur, voile égarée sur le bleu des mers, Héliodore eut peur d’un tel présage et, se dressant, les bras levés, il prononça des mots conjuratoires.
En vain. Les dieux fuyaient, oreilles sourdes; et, de leurs lèvres si éloquentes et si riches en sagesse, il ne tombait plus dans le sanctuaire que des oracles brisés par d’invisibles et nouvelles foudres.
Héliodore reprit sa place sur le banc de pierres, au seuil du temple. Le vent du soir était triste comme un adieu; on n’entendait d’autres bruits que le sanglot des roseaux; il pleura comme les roseaux, tout uni d’amour au deuil des choses et des dieux.
· · ·
Il pleura longtemps, puis il s’endormit, à ce seuil, toujours gardien et toujours prêtre: des cris le réveillèrent et des lueurs de torches. Des gens s’avançaient, petits, demi-nus, ceints de cuirs mal grattés, avec de longs cheveux huilés, aux mains des épieux et des branches de pin qui flambaient et fumaient dans la nuit. Le chef laissa tomber son épieu sur la tête d’Héliodore, et le prêtre, lié de courroies, fut jeté parmi les sanglots des roseaux; ensuite, on pilla avec soin le sanctuaire de Diane aux genoux blancs.
Ces barbares avaient un pouvoir destructeur vraiment divin; ce que les hommes avaient mis des siècles à construire, ils le démolirent en quelques heures de nuit, et, tous les ors enlevés et chargés sur des chariots, ils s’excitèrent par dérision à traîner hors du temple l’Artémis inviolée dont le marbre, par sa candeur surhumaine, étonnait la piété des pèlerins. Ils voulurent encore, sans doute pour être agréables à leur dieu particulier, et croyant anéantir son indestructible grâce, morceler l’effigie de la déesse blanche, mais l’effigie voulut demeurer intacte, et les barbares s’éloignèrent, lassés d’un sacrilège inutile.
Alors Héliodore rompit ses liens et se leva lamentable, d’entre les sanglots des roseaux; le jour nouveau naissait; ayant lavé la vase qui lui cloîtrait les yeux, il vit l’horreur de la dévastation impie et la Vierge, son amour, couchée en travers du sentier, comme un cadavre laissé là après le meurtre et après le stupre nocturne.
Il se laissa tomber près de la déesse et, ayant baisé ses pieds, il s’évanouit.
· · ·
«Marbre pur, marbre de grâce,
Genoux fiers,
Hanches où nulle main n’écrivit jamais son désir,
Crèche où nul enfant n’a dormi,
Source où l’oiseau n’est pas venu boire,
Ventre inaccessible,
Neiges éternelles,
Bras qui n’ont daigné accoler que le tronc sacré des chênes,
Mains qui n’ont caressé que les flancs des chiens blancs,
Seins qui n’ont palpité que de l’agonie des biches,
Bouche d’orgueil,
Marbre pur, marbre de grâce!»
· · ·
Héliodore en son sommeil, balbutiait ces litanies, et, à chaque invocation, il ajoutait un pardon, une supplication, l’expression de sa honte, de son désespoir, de son amour.
«Pardonne-moi, Diane Artémis! Tu m’avais choisi comme gardien et je n’ai pas su éloigner de toi les voleurs! Tu m’avais choisi comme prêtre et je n’ai pas su te préserver du sacrilège.»
Quand Héliodore eut ainsi prié, en toute simplicité et en toute humilité, il lui sembla que la déesse se levait et se penchait vers lui, et il lui sembla que la bouche d’orgueil et de grâce disait:
«Je te pardonne, Héliodore, car tu m’aurais donné ta vie, si j’avais voulu de la vie; mais les barbares te l’ont laissée par mon ordre, afin que tu sois témoin d’un miracle tel que les hommes n’en ont pas encore vu de pareil.
»Les dieux sont anciens, Héliodore, tu le sais; mais, si anciens, ils ont eu une naissance et ils doivent tous mourir. L’heure est venue de leur mort. Les dieux meurent, au moment où je te parle, mais ils ne meurent pas comme des hommes; ils meurent comme des dieux, leur essence permane et va revivre en de nouvelles formes.
»Ces changements sont nécessaires pour leur propre gloire et pour la joie des hommes; quand les dieux sont trop vieux ils n’inspirent plus ni la terreur, ni l’amour; ils deviennent indifférents aux âmes familières et aux cœurs distraits; les hommes, ces éternels prisonniers, n’ont plus confiance en l’échelle de grâce, ils ont peur qu’elle ne rompe sous leurs pieds, ils n’osent plus monter au ciel: alors, retombés dans la tristesse de leur nature, ils rampent, comme aux premiers jours du monde, dans le marécage obscur de l’animalité.
»Il faut des échelles nouvelles; c’est pourquoi des arbres ont été abattus dans la forêt de l’infini.
»Dors, Héliodore. Quand tu te réveilleras, toi qui m’aimas telle que je fus, tu m’aimeras telle que je serai, et, par l’échelle nouvelle, tu monteras si haut que tu en auras le vertige.»
Diane se tut et Héliodore crut voir, s’en allant vers le temple, une femme vêtue d’une blanche robe traînante, toute semée d’étoiles bleues; autour de sa tête, il y avait une lueur de soleil et, de ses mains étendues, des rayons très doux tombaient vers la terre. Elle entra dans le temple.
· · ·
Héliodore dormit encore; quand il se réveilla, il vit que le temple avait été restauré selon un art nouveau: partout, sur la blancheur des murs, on avait peint des figures inconnues, des nimbes, des agneaux et des lettres grecques appelées thau.
Il se leva et entra dans le sanctuaire, dont il se croyait toujours le gardien et le prêtre, mais, ivre sans doute d’un si long sommeil, il ne reconnaissait ni les trésors, vases, lampes, encensoirs, pourtant remis à leur place tels qu’avant le pillage, ni la physionomie des fidèles, ni l’effigie sacrée qui se dressait toujours sous le même dais de soie et de perles,--et il restait debout, tout surpris, lorsque la voix de son rêve sonna encore en son cœur:
«Héliodore, reconnais-moi, et aime-moi comme tu aimas Diane. Je suis la toujours Vierge; approche-toi: si tu me dis quelques paroles d’amour, tu comprendras, car c’est l’amour qui fait tout comprendre. Viens, Héliodore, et mets le pied au premier échelon de l’échelle.»
Les fidèles chantaient:
Ave, semper virgo, Ave, scala cœli.
Héliodore mêla sa voix à celle du chœur, et il aperçut aussitôt, dressée devant lui, une échelle nouvelle faite avec les plus précieux bois fauchés dans la forêt de l’infini. D’un élan il monta aux plus hauts échelons; il monta si haut qu’il en eut le vertige, si haut qu’il comprit les mystères éternels et la loi qui veut que tout ce qui change ne change qu’en forme et non pas en essence.
RÉGELINDE
C’était au temps que les providentiels Barbares venaient de libérer l’Europe de la tradition romaine. Les Goths fécondaient la paresseuse Espagne. Une autre beauté surgissait d’entre les décombres des temples vains. Des Aphrodites morcelées comme jadis des pierres jetées par Deucalion, une humanité nouvelle naissait au monde, rayonnante de force et de naïveté, ingénue et violente--et de la poussière des Cérès broyées aux lourdes meules habituées à la docilité du grain les hommes du Nord pétrissaient un pain inconnu qui donnait aux mâles le mystère de la volonté et aux femmes le mystère de la grâce.
Régelinde était fille de roi.
Joyau! l’écrin se ferma sur elle le jour de sa naissance et ne se rouvrit plus. Elle vécut dans le palais et dans les jardins royaux, unique, seule de son rang et seule de son essence, aussi unique que l’améthyste taillée en coupe où son père n’avait bu qu’une fois, y buvant mêlé à du vin noir le sang frais d’un tributaire rebelle au tribut.
Vêtue d’une robe blanche stellée de croix de jais, avec au col la bande de pourpre et au doigt la bague d’argent des fiançailles secrètes, elle passait en silence et les officiers se taisaient sur son passage et s’inclinaient, les yeux voilés de la main gauche, selon la mode orientale apportée à Hispal par Isidore, fils de Grégoire, médecin du roi et homme docte.
Nul jamais n’adressait la parole à Régelinde que son père, Resçaon, Majorien l’évêque et sa nourrice Ipa; aucune de ses quarante esclaves n’eût osé toucher au bas de sa robe sans un ordre de ses yeux ou un signe de son doigt: Régelinde était fille de roi.
Princesse! et adorée muettement par la gent du palais, comme une émanation, comme une incarnation d’Iscratène, le Soleil boréal, comme Iscratène elle-même, l’Astre féminin qui pendant six mois aime les hommes et pendant six mois les hait.
Mais Resçaon était chrétien, baptisé dans les neiges par Abbas le martyr qui, pour ondoyer l’enfant, maître du Septentrion, avait fait fondre à la chaleur de sa main un morceau de glace coupé en forme de croissant de lune,--et Régelinde, chrétienne, ne se croyait pas Iscratène, mais la fille privilégiée du Dieu vivant.
Humble aux pieds de Majorien l’évêque, acceptant ses dires pénitentiels, humble en face de son père, l’oreille ouverte à ses conseils, elle retrouvait dans la solitude l’orgueil d’être l’unique Régelinde et la joie d’être aimée par Celui devant qui les rois ne sont que de la poussière et les évêques de la cendre: Dieu aimait Resçaon, Dieu aimait Majorien, Dieu aimait Ipa,--mais Dieu n’aimait pas Ipa, Majorien ni Resçaon comme il aimait Régelinde: et c’était vrai, aussi vrai qu’il y a sept planètes dans le firmament, aussi vrai que le tonnerre est une clameur du ciel, un avertissement d’avoir à pleurer nos péchés.
Or, un matin, Resçaon appela sa fille et lui annonça la venue du prince des fiançailles secrètes. Le courrier arrivé dans la nuit le précédait de six jours de marche: qu’elle se préparât donc à recevoir comme seigneur le jeune roi d’Hippone, Saran, celui qui portait au doigt une bague d’argent toute pareille à la bague de Régelinde.
Saran! son rêve était allé souvent vers Hippone et vers Saran; et même, à force de penser à lui, lorsque la nourrice lui contait l’histoire des fiançailles secrètes, parfois elle se l’était figuré: tel à peu près et aussi superbe que Zinthe, le chef des Archers bleus, qui avait un zigzag de foudre tatoué sur le front, aussi superbe, l’œil aussi froidement doux, mais plus royal.
Saran! elle allait donc devenir femme!
Régelinde médita ce mystère et comme elle était très pure, ce fut en vain. Sans doute, le lendemain des noces, au lieu de la robe blanche stellée de croix de jais, elle revêtirait la robe de pourpre et, quand elle deviendrait mère, la robe de sinople frangée d’or rouge, si c’était un fils, frangée de lin, si c’était une fille,--mais comment deviendrait-elle mère?
Interrogée, Ipa répondit, en levant au ciel ses yeux gris:
--«Iscratène, ma mère, Christ, mon sauveur, vous entendez ce qu’elle demande?»
Ce fut tout. Alors Régelinde commanda qu’on fit venir et qu’on laissât seul avec elle Isidore, fils de Grégoire.
Médecin du roi et maître du cérémonial, Isidore était magicien. Il avait étudié sous les plus savants, à Thèbes, à Chrysopolis, à Alexandrie, enfin, à Erythrée, la ville des sables rouges, dont les habitants conversent librement avec les démons et dont le prince, Hucar, trois fois ressuscité, use de plus de femmes en un jour qu’il n’y a de grains de raisins dans une vigne royale.
Isidore entra. Il n’était ni jeune ni vieux, mais il paraissait fort vif, doué d’une surnaturelle santé.
--«Princesse Régelinde, celui que tu enfermes avec toi, vierge, doit être un vieillard.»
Isidore s’affaissa soudain comme sous un fardeau de siècles, et Régelinde parla:
--«Enseigne-moi la science des générations. Dis-moi comment le Père engendra le Fils; dis-moi quelles sont les conjugaisons des astres. Nomme-moi les principes, les causes et les moyens. Quel est le père des ægipans et quelle est leur mère? Apprends-moi les normes et les ambigénies, la généalogie des semblables et celle des disparates, la création de l’homme et celle de l’ibre, celle du musmon et celle de l’ange; j’écoute.»
--«Je me tairai, répondit Isidore, fils de Grégoire; mais regarde.»
Et l’infinité des mondes se déroulant dans les espaces, tels que les anneaux d’une chaîne prodigieuse, Régelinde vit les générations successives, les désirs et les œuvres, les actes d’amour et les naissances.
Elle vit, au commencement des choses, l’ombre du Père, immense dans le ciel pâle, et du Père, comme un surgeon, le fils fut produit.
Elle vit les astres amoureux mêler leurs fluides,--et de nouvelles lumières peuplaient aussitôt l’étendue.
Elle vit le Principe, qui est une roue dont le moyeu est un diamant, dont les jantes sont les sept pierres primordiales, dont l’orbe est un métal unique fait de tous les métaux purs,--et elle comprit que le principe, la cause et le moyen sont Un.
Elle vit la création de l’ange, frôlement d’ailes, la création de l’ægipan et de l’ibre du faune et du musmon.
Elle vit, enfin, par quels gestes l’homme recevait la vie:--mais alors la honte fut si forte en son cœur pur, et la peur si violente en son âme chaste, qu’elle suspendit le bras évocateur d’Isidore le mage et cria, tombant à genoux:
«Après avoir vu cela, je ne veux plus rien voir. Que ces images me demeurent à jamais sous les paupières, et seules,--afin de m’avertir que je ne dois pas être pareille aux autres femelles, et que mon orgueil doit être différent de l’orgueil de toutes les autres femmes et de toutes les autres bêtes. Je veux bien être aimée, je veux bien être fécondée, mais selon les méthodes supérieures, et non selon les formules animales: et à quoi bon, puisque je possède désormais la connaissance du principe, de la cause et du moyen. Dieu, par l’intermédiaire du Mage, a instruit sa fille spirituellement: la chair m’est inutile et j’en dénie les instincts.
»Saran, je ne serai pas ta femme, car tu mépriseras une beauté suicidée.»
Elle ôta de son doigt l’anneau d’argent des fiançailles secrètes et, le donnant à Isidore:
--«Tu m’en feras un autre avec celui-là, en y ajoutant son poids d’or, afin de signifier l’union de Régelinde et de l’Infini.»
Elle dit encore:
--«Le salut est d’agir en négation des lois naturelles.»
--«Cela est ainsi», répondit le Mage.
Quand il fut sorti, Régelinde se creva les yeux.