‹ D'un pays lointain: Miracles; Visages de femmes; AnecdotesChapitre 4 sur 35 · I

I

Hamadrias, la marquise Fioravanti avait reçu ce nom galant et mythologique à son entrée dans l’Académie des Asolans, où le cardinal Bembo charmait, avec ses casuistiques amoureuses, de belles et nobles femmes et de doctes cavaliers. Les réunions étaient à la villa du cardinal, sous les pins et sous les chênes, et l’on discutait, en péripatéticiens, sur tous les cas de conscience qui peuvent émouvoir des amants, non moins maîtres de leurs sens que de leur cœur. Bembo, gravement souriant, avait très souvent le dernier mot, et, par contentement, il redressait la tête, agitant les glands rouges qui tombaient de son chapeau de feutre blanc. Mais les cavaliers aussi trouvaient, dans le souvenir de leurs aventures, de sérieux arguments, et les princesses et les marquises, maintes fois, résolurent avec ingéniosité des questions de principe qui embarrassaient le cardinal et rendaient songeurs les abbés, enclins pourtant à l’ironie.

Ainsi, on se demandait:

«Si une dame, aimée d’un amant timide, peut encourager cet amant jusqu’à lui donner des marques non équivoques de sa sollicitude,--par exemple, choisir ouvertement sa compagnie, lui demander la main pour descendre l’escalier, lui faire compliment sur sa figure, et même allant plus loin, lui donner un baiser?»

Sur une telle question, la controverse allait droit au baiser, et l’on épiloguait longtemps. Des femmes, très raffinées et fort égoïstes, vantaient le charme d’être aimées par un timide dont les yeux seuls parlent; c’était, disaient-elles, un plaisir exquis que cette muette adoration et que cette douloureuse contrainte imposée à un être dévoué ainsi qu’un esclave. Le baiser gâterait tout, puisqu’il métamorphoserait la timidité en audace, et qu’il faudrait bientôt céder sur tous les points à la fois et abandonner au vainqueur que l’on aurait fait soi-même, toutes les redoutes et enfin le château-fort.

«Le château Saint-Ange!» risqua un cavalier spirituel, mais hardi en ses propos.

A ce mot, le cardinal se mit à sourire, puis à rire, bien cordialement, et, encouragées par cette condescendance, les princesses et les marquises se répétèrent la jolie métaphore sur un ton à peine scandalisé.

«Seigneur cavalier, dit Hamadrias qui, ce jour-là, n’avait encore ni parlé, ni ri; votre mot est l’un des plus beaux qui soient sortis de notre Académie. Avec cela et la gloire que lui fera, dans les siècles futurs, le nom de notre cardinal, la voilà assurée d’une renommée éternelle, si je ne me trompe. Le château Saint-Ange est la clef de Rome, si bien que celui qui détient cette forteresse est maître de toute la ville. Il en est de même pour la femme: maître du château, vous l’êtes de tous les palais, de tous les plaisirs, de toutes les pensées, de tous les désirs, de tous les rêves qui s’agitent en ce petit monde aux agréables formes; et que vous le preniez par connivence, ou par ruse, ou par force, le résultat sera toujours pareil et la soumission aussi absolue.»

«C’est aller trop vite, madame, dit le cardinal, et vous tranchez les questions les plus subtiles avec bien de la violence.»

Les marquises et les princesses dirent ingénument: «Madame, vous nous avez trahies.»