III
Le lendemain, don Giacinto Carrera, cardinal en disgrâce et évêque de Foligno, recevait cette lettre:
«Très fidèle ami,--l’Empereur a dormi dans mon lit, j’ai été le plaisir d’un pape et j’ai passionné des cardinaux; j’ai eu pour amants des jeunes hommes étonnés de leur bonheur et des vieillards respectueux de mes caprices; des artistes qui oubliaient de me plaire parce que ma beauté les enivrait; des dévots qui m’adoraient ingénument, des abbés dont la perversité m’amusait; des poètes qui rêvaient dans mes bras à celles qu’ils n’avaient pas; des Castillans stupides comme des boucs et des Tudesques mélancoliques; des êtres de toutes les nations et même de ceux-là dont l’amour stérile a le ragoût spécial de l’obscène; j’ai été aimée jusque par la jalousie de mes pareilles et j’ai désarmé leur jalousie.
»(Ah! très fidèle ami, quelle confession--si c’en était une!)
»Que me reste-t-il?
»L’imprévu?
»Je ne crois guère à l’imprévu pour une femme de ma beauté, de mon âge, de ma liberté. Tous les hasards sont venus à moi et je les ai pris tous, même s’ils n’avaient pour séduction que la batte d’Arlequin ou la casaque de Pantaleone.
»L’amour? Encore l’amour?
»J’ai trop aimé pour y croire désormais et on m’aima trop pour que l’amour de demain puisse me faire oublier celui d’hier.
»Songez, très fidèle ami, que Cristoforo de Naples,--qui n’avait pas vingt-trois ans et dont le génie troublait Michel-Ange,--s’est tué pour moi, et que je l’adorais et que je vis, et que je l’ai pleuré et que je l’ai oublié,--si bien que je ne saurais plus dire la couleur de ses yeux, les yeux de Cristoforo, jadis ma joie, mon ciel, mon lac de Nemi, mon golfe de Naples!
»Non, très fidèle ami, je n’ai plus d’espoir qu’en ma volonté de mourir belle: ce sera ma dernière volupté.»
LA RÉVOLTE DE LA PLÈBE