‹ Dans l'extrême Far West: Aventures d'un émigrant dans la Colombie anglaiseChapitre 11 sur 18 · CHAPITRE XI

CHAPITRE XI

NOS VACANCES

Si parmi nos lecteurs il en est qui aient eu le bonheur de voir le golfe de Géorgie, ses charmants rivages et ses îles nombreuses, ils attesteront, je crois, avec moi, qu’il est difficile de rien concevoir de plus beau.

Fermé à ce point que, sur une longueur d’environ 200 milles, ce golfe ressemble à une mer intérieure de 50 à 60 milles de largeur, sa surface azurée est parsemée d’îles innombrables couvertes de forêts vierges au milieu desquelles paraissent çà et là de ravissantes clairières de prairies naturelles. Du côté du continent, l’horizon est fermé par des montagnes aux sommets neigeux, au-dessus desquelles, vers le sud, s’élève majestueusement le cône du mont Baker, volcan éteint d’environ 13 000 pieds de haut. Du côté de l’île de Vancouver s’élèvent aussi des montagnes, mais moins hautes et formant, par la variété de leurs teintes, un ravissant contraste avec celles de la rive opposée.

[Illustration: Le golfe de Géorgie.]

De ce côté aussi se montrent plus abondants les signes de la vie sauvage. Les eaux sont çà et là tachetées de blanc par les voiles des canots, et les rives sont bordées de villages indiens dont les habitants, vêtus de couvertures diversement coloriées, font sur le paysage la tache de couleur brillante si chère aux artistes.

Les Indiens n’enterrent point leurs morts; ils les mettent, revêtus de tout ce qu’ils ont de plus précieux, dans des boîtes d’environ un mètre de hauteur et de longueur, sur deux pieds de large, de façon que les genoux se trouvent ramenés à peu près à la hauteur de la tête, et que le cadavre est dans la position affectionnée par les Indiens lorsqu’ils s’assoient en cercle autour du feu. Le cercueil est ensuite hissé assez haut dans un arbre où on l’attache solidement. Tout autour on pend les armes et les instruments favoris du mort.

Je me rappelle avoir admiré une fois les reliques d’un chef de tribu. Elles se composaient d’un canot de grande dimension suspendu à un arbre, à une trentaine de pieds de hauteur, par des cordes faites d’écorce tressée. Aux flancs du canot étaient attachés divers articles parmi lesquels plusieurs pagayes, le squelette d’un chien favori, des couvertures qui avaient dû être rouges, mais qui, au vent et à la pluie, avaient fini par devenir noires, le canon rouillé d’un vieux fusil à pierre, un arc, un épieu, deux peaux d’ours, un pantalon en haillons, et, brochant sur le tout, un vieux chapeau de castor avec... une _crinoline_. Ce dernier objet avait sans doute été mis là par quelque tendre fille du défunt, dans l’espoir que, lorsque l’esprit de son père serait appelé au bienheureux pays de chasse qui constitue le paradis des Peaux-rouges, il pourrait emporter cet article de toilette pour l’offrir à la femme qu’il prendrait dans sa nouvelle sphère. Quant au castor (article peu commun dans cette partie du monde), il faut croire qu’il avait été mis là pour contre-balancer, toujours en vue du pèlerinage céleste, la pauvreté de la garde-robe du défunt.

L’endroit où Joe avait établi ses pénates était particulièrement agréable. La maison, abritée par un promontoire contre les vents froids du nord et de l’est, se trouvait tout au bord de la mer, au centre d’une belle prairie bordée de bois; un joli cours d’eau murmurant tombait des collines et courait à la mer, et comme la marée ne se faisait que faiblement sentir en cet endroit, la maison et la prairie étaient tout à fait à l’abri des inondations.

[Illustration: Tombeau d’un chef Indien.]

Au point du jour, Pat et moi allâmes à la chasse aux canards sauvages, et, étant tombés au milieu d’un vol de sarcelles, nous pûmes en rapporter une demi-douzaine à la maison. Quel déjeuner! quelle profusion! Huîtres, saumon, truites, venaison, canards sauvages, gelinottes, formaient notre menu; et pour faire couler tout cela, du bon café à discrétion. Nous avions aussi du lait et du beurre, car Joe avait une paire de vaches dans son enclos.

Après déjeuner, nous retournâmes à la chasse, et ayant aperçu dans une petite baie des canards en telle quantité que la mer en était noire sur un espace d’un demi-mille, nous revînmes en toute hâte à la maison chercher un petit canon à pivot et à large gueule que nous y avions vu. Nous voulions tout simplement voir combien il nous serait possible de tuer d’oiseaux d’un seul coup. A la faveur d’une pointe avancée couverte de bambous, nous montâmes le vieux canon sur l’avant du canot et fîmes feu dans le tas. L’énorme bande d’oiseaux s’envola comme un nuage noir, et, quand nous comptâmes les morts (le lecteur ne voudra pas le croire), il y en avait quatre-vingt-trois!

Il faut dire que dans ces parages le gibier est si peu familiarisé avec le danger qu’il ne se doute de rien et attend le chasseur. J’ai souvent tué dans les arbres des gelinottes à coups de pierre ou de bâton; on peut les manquer trois ou quatre fois sans qu’elles bougent, et lorsqu’elles s’envolent, c’est pour aller s’abattre à quelques mètres plus loin.

Le capitaine, qui était allé à la pêche avec quelques-uns des nôtres, revint avec une quantité de morue et de _halibut_ (flétan, sorte de grosse plie qui ressemble au turbot); et Joe, qui rentra plus tard, parut avec un chevreuil sur les épaules, apportant la bonne nouvelle qu’il avait aperçu dans la forêt les traces d’un troupeau d’élans.

Le lendemain, Joe, le capitaine et moi étant partis longtemps avant le jour avec les trois seuls fusils que la compagnie possédât, nous aperçûmes, à l’aube, des traces fraîches se dirigeant vers un petit lac situé à une dizaine de milles dans l’intérieur. N’ayant pas de chiens, nous dûmes user de beaucoup de précautions pour pouvoir retrouver le gibier. Au bout de trois heures de marche pénible à travers les bois et le long des marécages, nous vîmes soudain une quinzaine de ces belles bêtes broutant dans une jolie petite clairière, sur le bord du lac.

Le bois s’étendant en demi-cercle autour de la clairière, le capitaine s’en alla d’un côté, en suivant la lisière du bois, et moi de l’autre, Joe restant à l’endroit où nous nous étions d’abord arrêtés. Lorsque nous eûmes atteint tous les deux notre poste, nous fîmes signe à Joe, et nous nous avançâmes tous ensemble vers le troupeau, de manière à ne lui laisser d’autre retraite que le lac.

Bientôt les élans nous aperçurent et, levant leurs belles têtes, ils aspirèrent bruyamment l’air et se formèrent en phalange serrée; puis le chef partit, et tous les autres le suivirent, se dirigeant le long du lac vers l’endroit où je me trouvais. Je les laissai arriver à une bonne portée et fis feu; le chef tomba. Les autres s’arrêtèrent d’un air étonné, puis, sentant soudain l’odeur du sang de leur compagnon, ils comprirent qu’un danger inconnu les menaçait, et, faisant volte-face, s’enfuirent dans la direction d’où ils étaient venus. Joe et le capitaine accouraient; se voyant cernés, les élans sautèrent dans le lac, mais trop tard pour empêcher deux des leurs de tomber sous nos balles.

Ayant fait, à l’aide d’une hachette que nous portions, un radeau de branches liées avec des cordes d’osier, nous plaçâmes notre gibier sur cette embarcation d’un nouveau genre, et, nous servant de perches, nous atteignîmes l’endroit où la petite rivière sort du lac. Le courant était si violent que nous ne pûmes remonter que de 2 milles, et surpris par la nuit tombante, nous quittâmes notre embarcation et nous en allâmes à travers bois, marquant les arbres à coups de hache tout le long du chemin, pour retrouver le lendemain l’endroit où nous avions laissé notre radeau.

Le jour suivant, avec l’aide de nos compagnons, nous amenâmes notre chargement de gibier à la maison. Un des élans fut laissé à Joe. Les deux autres, chargés sur notre canot, furent transportés à New-Westminster, où nous les vendîmes 30 dollars (168 fr.) pièce, les bois étant des trophées de prix. Nous y vendîmes aussi des canards sauvages dont nous obtînmes _eighteen pence_ (1 fr. 80 c.) la paire. On voit que la chasse, même comme spéculation, n’est pas une mauvaise affaire dans cette partie du monde.

Quinze jours durant, nous jouîmes de cette délicieuse existence, ne faisant rien que pêcher, chasser, nous promener en canot, jusqu’à ce qu’enfin nos esprits aventureux s’échauffant de nouveau, nous résolûmes tous (à l’exception de Joe) de faire un petit voyage de découverte aux sources de la Squawmish, rivière qui se jette dans le golfe de Géorgie, à _Burrard’s Inlet_ (baie de Burrard), près de l’embouchure du Fraser. Nous voulions savoir s’il y avait quelque chance d’y trouver de l’or. Aucun homme blanc n’avait encore visité ces lieux, et les Indiens passaient pour ne pas être animés d’intentions très-bienveillantes; aussi d’assez vives émotions nous attendaient dans cette expédition.