CHAPITRE VI
EN ROUTE POUR LES MINES
Ce fut alors que commencèrent véritablement nos peines. Notre voyage avait été jusque-là si facile, que nous n’avions eu l’occasion de mettre à l’épreuve ni nos forces physiques, ni notre patience.
Le premier de nos soucis, avant de nous mettre en route, fut de distribuer entre nos mules les fardeaux qu’elles devaient porter. Cela exige plus d’habileté qu’on ne le croirait; l’absence d’équilibre produit sur le dos des animaux des écorchures qui souvent forcent les voyageurs à s’arrêter à moitié chemin.
Fort Yale était alors encombré de caravanes de bêtes de somme à destination du district minier; nous eûmes donc une excellente occasion de nous initier aux mystères du chargement des mulets.
[Illustration: Fort Yale, sur le Fraser.]
A cette époque, il n’y avait, en fait de route, qu’un sentier escarpé qui tantôt montait du marais à la montagne, tantôt descendait de la montagne au marais, jusqu’à ce qu’on arrivât enfin à William’s Creek, centre du district minier du Caribou, où se trouvait agglomérée une population d’environ huit à dix mille hommes. On peut aisément se figurer quelle procession continuelle de bêtes de somme il fallait pour subvenir aux besoins de cette population.
Yale était un petit centre très-vivant et avait bien plus l’apparence d’une ville commerçante que New Westminster, la capitale de notre colonie.
Les chargeurs de profession sont presque tous Mexicains et ont tout l’air d’une race de véritables bandits. Quand ils sont absolument sans argent, ils travaillent comme des esclaves pendant un mois, et puis dépensent en quelques jours tout ce qu’ils ont gagné.
J’eus le bonheur de faire la connaissance d’un de ces _gentlemen_ qui venait de perdre son dernier dollar à une table de jeu. Avec son vaste _sombrero_[I], ses guêtres brodées d’argent, son _poncho_[J], c’était bien l’un des plus beaux spécimens de sa race qu’on pût trouver. Il condescendit, avec tous les airs d’un grand seigneur qui a éprouvé des revers de fortune, à nous aider de ses services pendant le premier jour de notre voyage, moyennant la bagatelle de 5 dollars (27 fr. 10 c.).
La première chose qu’il fit, en voyant les bâts que nous avions apportés de Victoria, fut de déclarer, en haussant les épaules, qu’ils ne pouvaient servir à rien, et que, si nous n’avions pas des _aparejos_ convenables, nous n’arriverions jamais aux mines. Sur ce, il sortit et revint, peu de temps après, avec d’énormes bâts de cuir, en forme de bissac et rembourrés de foin. Ce ne fut pas pour nous une mince dépense; mais il fallut en passer par là.
Nos bagages et nos provisions ayant été, avec beaucoup d’adresse, divisés en huit paquets de 150 livres, et chargés sur nos quatre mulets, nous nous mîmes en marche le long du sentier tortueux qui se dirige vers l’intérieur à travers les _cañons_[K] ou gorges du Fraser. Ce sentier, jusqu’à environ soixante milles (96 kilom.) de Yale, court à travers des montagnes qui ont reçu le nom de _Cascade Mountains_ (monts des Cascades).
[Illustration: En route pour les mines.]
Durant notre premier jour de marche, le Mexicain devait nous accompagner pour nous apprendre à conduire nos bêtes réfractaires, à assujettir leurs fardeaux quand leurs courroies se relâchaient, enfin à les décharger le soir. Nous fîmes ainsi une douzaine de milles (19 kilom.).
A de longues distances, nous voyions s’élever sur le bord du chemin une hutte où le voyageur trop confiant trouvait, pour tout rafraîchissement, du whiskey capable de tuer un homme, et où nous ne rencontrions que quelques mineurs, dont les vêtements en haillons disaient assez à quel point la fortune leur avait été défavorable. Les histoires que ces pauvres diables racontaient ne ressemblaient guère aux récits merveilleux des journaux ou à ceux des rares favoris de la fortune que nous avions pu rencontrer; et notre enthousiasme était singulièrement refroidi quand nous arrivâmes à _Spuzzum Ferry_ (bac de Spuzzum), où nous passâmes le fleuve dans un de ces bacs qui sont manœuvrés d’un bord à l’autre à l’aide de poulies courant le long d’un câble suspendu au-dessus du fleuve.
Ce passage n’eut pas grands charmes pour moi; car, juste au-dessous de nous, le Fraser faisait une chute profonde, et la force du courant était telle que le bateau, tout solidement construit qu’il était, se renflait et se tordait, quand nous fûmes au milieu du fleuve, comme une feuille de papier que l’on approche du feu.
A quelque distance de là, nous rencontrâmes deux hommes, dont l’un était le brave Irlandais que j’avais eu le bonheur de tirer de l’eau. Il était monté sur une mule, vieille mais ombrageuse, qui avait l’habitude de ruer toutes les fois qu’elle sentait quelqu’un derrière elle. Je fus heureux de retrouver ce joyeux garçon, qui, grâce à son goût tout particulier pour les coq-à-l’âne, promettait de nous divertir le long de la route. Il ne fut pas moins heureux que nous de la rencontre; son camarade et lui nous demandèrent à se joindre à nous pour le reste du voyage.
La nuit venue, nous nous arrêtâmes dans un renfoncement de la montagne, près d’une cascade qui tombait d’une hauteur d’environ deux cents pieds dans un bassin dont la profondeur interrompait la rapidité de sa course. Trouvant à notre portée, dans ce lieu, les deux objets de première nécessité, le bois et l’eau, nous nous y établîmes pour la nuit, et notre Mexicain nous fit ses adieux.
Les mulets, débarrassés de leurs fardeaux, furent mis en liberté, sous la conduite de l’un d’eux qui portait une clochette au cou; puis chacun se livra au travail pour lequel il se sentait des dispositions particulières. L’un planta la tente; un autre coupa du bois; un troisième alluma le feu; Pat, l’Irlandais, qui, entre autres professions variées, avait exercé celle de cuisinier, se mit à préparer le souper.
Les chercheurs d’or et autres membres des tribus errantes de la côte nord du Pacifique ont une excellente et prompte méthode de faire une très-bonne espèce de pain. Ils mêlent de la levûre en poudre à la farine qui leur sert à faire la pâte, et, sans plus attendre, divisent leur pâte en tranches assez larges pour couvrir le fond d’une poêle à frire. Celle-ci est alors placée avec son contenu au-dessus d’un feu clair; quand un côté de la galette est cuit, on la retourne et l’on fait cuire l’autre côté. Il faut de cinq à dix minutes pour cuire chaque pain, de sorte qu’en moins d’une heure, à partir du moment où le feu est allumé, on peut faire une quantité de pain suffisante pour une nombreuse compagnie[L].
Nous avions un appétit féroce, et nous dévorâmes notre frugal repas avec plus de plaisir que jamais alderman de la cité de Londres n’en a trouvé aux banquets de Guildhall; puis, après avoir fumé nos pipes et causé autour du feu, nous nous enveloppâmes dans nos couvertures et nous endormîmes sous les sapins odoriférants.
L’aube nous trouva debout; Pat, fidèle à la tâche qu’il avait choisie, s’occupa du déjeuner, pendant que les autres couraient après les mules, pliaient la tente et préparaient tout pour le départ.
Notre voyage, ce jour-là, fut moins agréable que le jour précédent. Il se mit à pleuvoir à torrents, et, en peu de temps, le sentier devint glissant et dangereux; mais il n’y avait qu’à se résigner et à achever tant bien que mal notre étape.
Après bien des peines, nous arrivâmes au sommet d’une énorme falaise appelée le _Nicaragua slide_. Il nous fallait redescendre jusqu’au bord de la rivière qui coule à plus de mille pieds au-dessous. Les flancs de cette montagne sont presque perpendiculaires, et l’on ne croirait pas, à première vue, que même un chamois pût la gravir; mais, en y regardant de plus près, on aperçoit un étroit sentier coupé en zigzag et descendant jusqu’au fond de la vallée. De la hauteur vertigineuse où nous étions, c’est à peine si nous osions regarder en bas, mais il n’y avait pas à reculer; la mule porte-clochette (qui malheureusement était à moi) fut donc chassée devant nous, et, bêtes et gens, tout le monde suivit.
A mi-côte arrivèrent jusqu’à nous les tintements d’une autre clochette et les cris d’hommes qui conduisaient un train de mulets revenant des mines. A chaque tournant du zigzag, un petit refuge était ménagé dans le roc pour donner libre passage à ceux qui se rencontraient. Nous nous rangeâmes avec tous les animaux dans un de ces refuges pour laisser passer ceux qui montaient; mais la mule porte-clochette étant trop loin en avant, nous ne pûmes la rappeler; nous supposions d’ailleurs qu’en animal expérimenté elle aurait l’intelligence de se garer.
Malheureusement, notre confiance était mal placée: car la sotte bête poursuivit sa route jusqu’à la rencontre de l’animal qui montait et qui, mieux avisé, prit obstinément le côté du rocher. Il était impossible aux deux mulets, vu la largeur de leurs fardeaux, de se croiser en cet endroit. Ne pouvant s’arrêter à cause de la rapidité de la descente et de l’impulsion que lui imprimait la lourdeur de sa charge, mon mulet tâcha de passer sur le bord du précipice; mais, au passage, les paquets s’accrochèrent, l’animal perdit pied, et, après avoir rebondi une ou deux fois contre les rochers, alla tomber comme une masse dans les eaux écumantes du torrent.
Au moment de sa chute, la pauvre bête avait été débarrassée d’une partie de sa charge. Nous pûmes retrouver quelques paquets non sans peine et sans péril, et les diviser entre les autres mulets. C’était malgré tout pour moi une perte sérieuse, car la valeur de cet animal représentait près de la moitié de mon capital. Ce fut ainsi que, dès le début, je reçus ma première leçon dans l’art de mettre en pratique la patiente résolution si nécessaire à un aventurier.
Nous continuâmes à remonter le Fraser, longeant le flanc des montagnes qui, sur une longueur d’environ soixante milles au-dessus de Yale, se rapprochent à ce point qu’il semble qu’elles se soient brusquement fendues pour livrer passage au fleuve puissant et torrentueux qui coule à leur pied.
Parfois il nous arrivait de rencontrer une longue file d’Indiens qui, négligeant leurs occupations habituelles pour gagner les dollars de l’homme blanc, faisaient l’office de bêtes de somme. Comme cela se pratique ordinairement parmi les sauvages, les malheureuses _squaws_ (femmes des Indiens) avaient plus que leur part de la peine. Chacune d’elles portaient deux sacs de farine de cinquante livres chaque, quelquefois trois, et souvent un bébé perché sur le haut de cette énorme charge, pendant que son seigneur et maître marchait en avant, portant d’un air calme un seul sac sur ses épaules aristocratiques.
Mais j’ai omis jusqu’à présent de parler des Chinois, qui forment cependant aujourd’hui le fond le plus important de la population de ce pays. On ne saurait trop louer la patiente industrie de cette race. Ce sont eux qui exploitent les _placers_[M] dont les blancs ne voudraient pas seulement entendre parler, et qui, à force d’ordre et de frugalité, réussissent à faire des économies là où d’autres ne trouvaient pas de quoi vivre.
[Illustration: Les terrasses du bassin de Fraser.]
Leur ambition, quand ils ont amassé un peu d’argent, est d’ouvrir un magasin d’épicerie ou de s’établir blanchisseurs. Ils sont arrivés à avoir le monopole presque absolu de cette dernière profession en Californie et dans les autres contrées aurifères de la côte du Pacifique. Dans les villes, les emplois de domestiques et de garçons de bureau sont presque tous remplis par des Chinois. Il y a à San-Francisco des maisons chinoises dont l’importance dépasse de beaucoup celle des plus fortes maisons américaines ou européennes.
Mais laissons pour le moment les Chinois, et revenons à notre voyage.