‹ Dans l'extrême Far West: Aventures d'un émigrant dans la Colombie anglaiseChapitre 8 sur 18 · CHAPITRE VIII

CHAPITRE VIII

LES VOLEURS DE BESTIAUX

Nous parlions à peine, tant notre rage était grande, car dans le Far West, après l’assassin, il n’est pas de plus grand ennemi de l’homme que le voleur de bestiaux. Les deux professions, du reste, sont en général assez intimement associées.

Il nous était impossible, dans un rayon assez étendu autour de notre camp, de reconnaître par les traces ordinaires la route qu’avaient suivie les fugitifs. En effet, pendant la nuit tous les bestiaux avaient erré au loin en quête d’eau potable, et c’était dans toutes les directions et dans tous les sens que se voyaient les traces de leurs pas. Il fallait donc arriver à l’extrême limite des excursions de nos bêtes pour trouver des indices qui pussent nous mettre sur la piste de nos voleurs.

Nous avions déjà fait sans rien trouver deux ou trois milles le long du lit desséché du lac et de la petite rivière qui s’en échappe. Pete commençait à soupçonner Juan de s’entendre avec nos ennemis, lorsque nous arrivâmes sur le bord d’un ruisseau qui se jetait dans le lit de la rivière dont nous suivions le cours, et le remplissait d’un ou deux pieds d’eau. Un peu plus loin le ruisseau se divisait en deux branches; nous résolûmes de suivre la plus large.

Juan dit qu’il suivrait l’autre pendant quelque temps et puis nous rejoindrait; ce que voyant, je me décidai à l’accompagner.

Nous piétinâmes dans l’eau pendant quelques minutes; le fond était doux, sablonneux, et la profondeur diminuait à mesure que nous avancions. Il était évident que l’eau du ruisseau se perdait dans ce sol léger et spongieux.

Soudain, à l’endroit même où l’eau cessait et où le terrain redevenait sec, j’entendis Juan s’écrier: «Ah! lui, rusé coquin! passé dans l’eau pour cacher ses pieds.»

Nous courûmes au grand galop rejoindre Pete et l’Irlandais, que nous trouvâmes désolés de n’avoir rien découvert.

Pete, électrisé par les nouvelles que nous lui apportions, partit à fond de train. Nous avions peine à le suivre. Une fois sur la vraie piste, nous nous savions sûrs de notre proie, car on ne peut faire marcher des bestiaux aussi vite que nous les poursuivions. Pete demanda à Juan qui il croyait pouvoir être le chef de nos voleurs.

«Slippery Jack», dit Juan. _Jack l’insaisissable_ était en effet le plus fameux voleur du pays et l’un des plus grands scélérats de tout l’Orégon.

«Dire que je l’ai tenu au bout d’une corde, dit Pete, et que je n’ai pas serré le nœud parce que j’avais besoin d’une voix pour mon élection à l’Assemblée législative!»

Je fis mes compliments à Pete.

«Oh! dit-il, les affaires politiques sont réglées maintenant, et il serait bien possible que d’ici à ce soir j’aie diminué d’une unité le nombre de mes commettants.»

Il frappa d’une manière significative la crosse de sa longue carabine, et notre discussion cessa.

Nous approchions du revers du plateau qui descendait dans la vallée. Les traces de nos voleurs devenaient de plus en plus fraîches et nombreuses. Juan nous dit qu’il lui semblait entendre au loin le mugissement d’un taureau.

Au bout d’une autre demi-heure de galop effréné, nous vîmes le ruisseau tourner soudainement à droite. A gauche s’étendait une prairie d’où je crus pouvoir obtenir une vue de la vallée. Je m’y élançai et me trouvai bientôt arrêté sur le bord d’un immense ravin large de cent à deux cents mètres et profond d’au moins trois cents.

Cette énorme fissure allait, se creusant et s’élargissant, jusqu’au fond de la vallée, dans laquelle elle se confondait à environ deux milles de l’endroit où j’étais. Guidé par un filet de fumée bleuâtre, si mince et si vaporeux que pendant quelques minutes je me demandai si c’était bien de la fumée, je courus avec toutes les précautions possibles le long du ravin, jusqu’à ce que j’arrivai à environ un demi-mille (800 mètres) du lieu où j’apercevais la fumée. Alors, mettant pied à terre et m’avançant avec précaution en me cachant derrière les arbres, j’explorai de nouveau du regard les profondeurs de la vallée, où, délicieux spectacle! je vis enfin nos bestiaux, nos mules et trois atroces gredins qui faisaient tranquillement cuire leur dîner.

Je courus à l’endroit où j’avais laissé mon cheval, l’enfourchai et rejoignis Pete et les autres, à qui je dis qu’ils faisaient fausse route. Il n’en était rien cependant, car les traces que nous avions reconnues se multipliaient. Le lit du ruisseau changea bientôt de direction et par une descente rapide nous mena bientôt à la vallée, où il rejoignait un petit cours d’eau qui descendait du ravin que j’avais reconnu.

Les voleurs, il n’y avait pas à en douter, avaient remonté ce nouveau cours d’eau, en passant dans l’eau pour cacher leurs traces, et étaient arrivés au ravin où, se croyant en sûreté, ils s’étaient arrêtés pour laisser reposer leurs bêtes. Sans mon heureuse diversion, ils auraient fort bien pu nous échapper, car nous aurions pu les chercher toute la nuit dans la vallée sans les trouver.

Nous attachâmes, pour plus de précaution, nos chevaux à des arbres et continuâmes notre poursuite à pied, marchant sur le flanc de la colline pour éviter les coups de feu de quelque sentinelle en embuscade sur le bord de la petite rivière.

Cette précaution n’était pas superflue: car, en arrivant près du ravin où nos adversaires étaient cachés, Pete me montra un homme qui montait la garde en se promenant à pas de loup le long d’un petit bouquet d’arbres.

M’ayant enjoint de rester où j’étais et d’arrêter la marche en avant de nos camarades, Pete s’avança, tantôt rampant sur le sol et tirant sa carabine après lui, tantôt s’élançant rapidement derrière un arbre ou un buisson pour se mettre à couvert derrière un autre, jusqu’à ce qu’enfin il fut à courte portée de l’ennemi. Il reconnut Slippery Jack lui-même. Abattant aussitôt son fusil, il visa et fit feu: l’homme fit un bond et retomba roide mort.

Sachant que la détonation donnerait l’éveil à ses compagnons, nous nous élançâmes aussitôt et arrivâmes sur eux avant qu’ils eussent eu le temps de courir à leurs armes. Les tenant au bout de nos revolvers, nous leur dîmes que, leur chef étant mort, nous leur ferions grâce de la vie s’ils se rendaient. Ils étaient complétement démoralisés, et nous n’eûmes qu’à leur lier les mains avec une branche d’osier que nous trouvâmes sur le bord de l’eau.

Cela fait, nous attachâmes nos prisonniers sur leurs propres chevaux, nous les chassâmes devant nous jusqu’à ce que nous trouvâmes un bon campement pour la nuit. Deux d’entre nous retournèrent enterrer le corps du malheureux Slippery Jack, pendant que deux autres veillaient sur nos prisonniers.

Le lendemain nous rejoignîmes nos compagnons, qui furent ravis du succès de notre expédition. Continuant notre voyage, nous arrivâmes bientôt à William’s Lake, où nous abandonnâmes nos trois captifs aux tristes rigueurs de la loi. De William’s Lake nous nous dirigeâmes vers la Quesnelle. C’est des deux côtés de cette rivière que s’étend le riche district minier du Caribou.

[Illustration: Pete s’avança.]

Il nous restait, après avoir traversé la Quesnelle, environ soixante milles (96 kilomètres) à faire pour atteindre William’s Creek; mais quelle route! Il est impossible de donner une idée de ce qu’était alors ce chemin. Ici un marais, océan de boue dont les écueils étaient des racines ou des troncs d’arbres; là les flancs glissants d’une montagne, détrempés par la fonte des neiges et par une pluie fine qui tombait en moyenne trois jours sur quatre; plus loin, entre Antler Creek et William’s Creek, la Bald Mountain (montagne Chauve) de sept ou huit mille pieds, et dont les sommets, même vers la fin de juin, étaient couverts de neige. Chaque nuit un froid vif durcissait assez la neige pour qu’on pût y marcher le matin, avant que la chaleur fût assez forte pour la fondre.

Nos mules ne pouvant venir jusque-là, il nous fallut les vendre à Keithley’s Creek pour la moitié de ce qu’elles valaient, diviser nos bagages en paquets de quatre-vingts livres, les charger sur notre dos et faire deux fois, ainsi chargés, ce pénible voyage.

Enfin, après seize jours de fatigues inouïes, nous nous trouvâmes sains et saufs, avec nos bagages, à William’s Creek, où nous commençâmes par nous accorder deux jours d’un repos indispensable.